07/09/2020

La princesse de Bénévent 2/2






Le Premier Consul

Avoir Madame Grand, comme maîtresse n’est pas possible, aux yeux de Bonaparte, Consul de la République, pour un homme aussi en vue que le ministre des Affaires étrangères. Il faut en finir avec les moeurs du Directoire et leur licence. La position sociale à laquelle était arrivée la courtisane ne convenait pas aux dames de la nouvelle société qui refusaient de la voir. Elles s’en plaignirent auprès du Consul. Elle ne convenait pas non plus aux maris, exclus du lit de la belle. Leur liaison était condamnée par tous. Bonaparte ne pouvait accepter que son ministre des Affaires étrangères se comporte ainsi. Lorsque Madame Grand l’apprit, elle se précipita chez son amie Joséphine Bonaparte qui, compréhensive, lui promit son aide. Elle lui obtint un rendez-rendez-vous avec son mari. Et là, Madame Grand, en courtisane accomplie, se jeta aux pieds de Bonaparte, en pleurs, les cheveux défaits, le supplia de lui permettre de continuer à être la maîtresse de Talleyrand. Bonaparte, impressionné, lui dit alors : “Je ne vois qu’un moyen. Que Talleyrand vous épouse et tout sera arrangé. Mais il faut que vous portiez son nom ou que vous ne paraissiez plus chez lui.” ( cité par Jean Orieux). 

Madame de Stael (1766-1817) avait eu aussi une entrevue avec Bonaparte et lui avait demandé : « Général, quelle est pour vous la première des femmes ? — Celle qui fait le plus d'enfants, Madame ». L’aristocrate intellectuelle avait été rebutée par le maître du moment. Elle ne le lui pardonna pas.

La belle courtisane avait gagné, probablement de façon involontaire, car comment imaginer qu’elle, une courtisane, puisse devenir la femme d’un homme aussi puissant. Mais aussi peut-être en faisant le jeu, là aussi de façon involontaire, de Bonaparte. Le futur empereur avait déjà jaugé son ministre. Il le savait capable de beaucoup de choses, entre autres de trahison, mais il savait qu’il avait et aurait besoin de lui dans le futur. Chateaubriand donne comme explication à ce mariage, et il n’a peut-être pas tort, que Bonaparte a voulu humilier et déconsidérer Talleyrand aux yeux de la société française et internationale, républicaine comme royaliste. Il est vrai que ce mariage reste comme une tache dans la vie de Talleyrand. 

L’ancien évêque d’Autun trahissait sa condition et sa caste en épousant une aventurière. 

En effet, Talleyrand était encore, suivant les lois de l’Eglise, membre du clergé. Avant  de l’obliger à ce mariage, Bonaparte s’était souvenu qu’il était encore d’église et en vue d’un rapprochement avec Rome, envisagea pour lui le cardinalat. Il pouvait continuer à être ministre, mener grand train et avoir des maîtresses, dans la grande tradition de certains princes de l’Eglise. Mais il refusa d’entrer dans cette tartuferie et s’opposa au Concordat tant qu’il n’était pas relevé de ses voeux, désacralisé en tant qu’évêque et réduit à l’état laïque. Rome et Paris souhaitaient le Concordat afin de rétablir la paix religieuse dans le pays. Le pape tergiversa et accepta pour Talleyrand “ la faculté de porter l’habit des séculiers et de remplir les charges de la République française.” 



Signature du Concordat par Gérard



Cela ne satisfaisait en rien Talleyrand bien que le Conseil d’Etat eût enregistré la phrase et que le monde crut qu’il n’était plus prêtre ni évêque. Talleyrand n’ayant jamais été marié et Madame Grand étant elle-même divorcée depuis le 7 avril 1798, rien ne s’opposait à leur union civile, célébrée comme on l’a vu. Par un fait amusant, un cousin de l’auteur, François-Aurèle de Varese, lui-même cousin de Bonaparte, Vicaire Général du Diocèse d’Autun jusqu’en 1790, et donc de Talleyrand, suivit la même voie et demanda au cardinal Caprera, représentant le pape en France, le 15 décembre 1802, de reconnaître son mariage qui avait été célébré en 1799.


Lors du mariage, Talleyrand fut généreux avec sa femme. Il lui reconnut la propriété de l’hôtel de Créqui rue d’Anjou à Paris, aujourd’hui détruit, le château, les terres et les forges de Pont de Sains dans le Nord et une partie de sa fortune. 





Château du Pont de Sains


Le 7 mai 1803, le comte de Luçay, préfet des Palais Consulaires à court d'argent, vend à Talleyrand le domaine de Valençay  pour 1,6 million de francs un château splendide et un domaine de 12 000 hectares répartis sur 23 communes. Il obéissait une fois de plus à un ordre de Bonaparte « Je veux que vous ayez une belle terre, que vous y receviez brillamment le corps diplomatique, les étrangers marquants... ». 




Château de Valençay

Ce souhait sera entendu en 1808 lorsque le roi d’Espagne Ferdinand VII, son frères, Charles et leur oncle Antoine de Bourbon, y furent assignés à résidence. Les raisons de la présence du roi d’Espagne à Valençay sont trop compliquées pour être relatées ici. 


Ferdinand VII en 1815, par Goya 


La chambre du roi d’Espagne à Valençay 

La nouvelle princesse du Bénévent les y reçut dans ce qui était son domaine, vraiment princier, car les améliorations et les embellissements furent décidés ensemble. Elle reçut si bien les Espagnols qu’elle tomba dans les bras de José Miguel de Carvajal-Vargas, 2e duc de San Carlos, ambassadeur du roi d’Espagne à Paris en 1807.  Ayant appris leur liaison, Napoléon  dit à Talleyrand : «  - Vous ne m’avez pas dit que le duc de San Carlos était l’amant de votre femme ! » « - En effet, sire, je n’avais pas pensé que ce rapport pût intéresser la gloire de votre Majesté, ni la mienne. » 


José Miguel de Carvajal-Vargas, 2e duc de San Carlos par Goya

Dès lors, mais aussi parce Talleyrand avait rencontré la belle duchesse de Courlande, les rapports entre les époux furent distants. Un mystère, toutefois, continue de les unir, une petite-fille prénommée Charlotte. Dès 1803, cette enfant apparaît au sein du couple Talleyrand. Qui est-elle ? Jamais reconnue, Charlotte, qui vit depuis plus de quatre ans sous le toit du prince et de la princesse, est placée judiciairement sous la tutelle officieuse de Talleyrand le 6 octobre 1807. Un conseil de famille est composé de six notables, amis de Talleyrand, parmi lesquels le duc de Laval, le comte de Choiseul-Gouffier et Dupont de Nemours. Pourquoi cet attachement réel des époux envers une inconnue ? Il n’y a pas de réponse. On peut supposer qu’elle était la fille naturelle du couple, née avant le divorce de Madame Gand. Elle signera toute sa vie Charlotte de Talleyrand-Périgord avant et après son mariage, car elle épousa un cousin du prince de Bénévent, Charles Daniel, baron de Talleyrand-Périgord, futur pair de France. 


 Charlotte de  Talleyrand-Périgord par Prud'hon en 1805

Le prince et la princesse de Bénévent sont ainsi décrits par madame de Cazenove d’Arlens, de nationalité suisse, reçue rue du Bac, peu après le mariage : “Une figure qui me parut d’un mort habillé d’un habit de velours rouge avec une large broderie en or. Grande veste, épée, manchettes, grande coiffure. C’était le ministre, c’était monsieur de Talleyrand…Je traverse ensuite un grand et éblouissant salon où était madame de Talleyrand. Elle est grande, belle, bien mise mais son secret est écrit sur son visage : Bêtise et Vanité…Le plaisir de porter un grand nom et d’occuper une grande place, lui tourne la tête. Elle craint toujours d’être trop polie et s’épargne cet embarras en ne l’étant pas du tout.” ( dans Jean Orieux) C’est loin d’être flatteur.

Les grandes amies de Talleyrand, la vicomtesse de Laval, la princesse de Vaudémont, la comtesse de Coigny et bien d’autres, n’ont pas vu ce mariage d’un bon oeil, bien au contraire. Epousée “au grand scandale de l’Europe entière sa honteuse maîtresse dont il ne pouvait même pas avoir d’enfants” selon Napoléon, Catherine, toujours connue sous le nom de Madame Grand, et fort peu princesse de Bénévent, fut l’objet d’un mépris généralisé dans la société française et européenne.

Evidemment, Talleyrand, représentant du roi de France, ne pouvait pas arriver au Congrès de Vienne accompagné de cette épouse, fort peu encombrante, mais oh combien, gênante. Il se séparera d’elle en 1816 lui assurant de larges revenus.


Le Congrès de Vienne d'après Isabey

Il choisit donc d’être accompagné par la délicieuse Dorothée, comtesse Edmond de Périgord. Qui pouvait y voir du mal ? N’était-elle pas sa nièce ? Son mari ne serait-il pas appelé à succéder à ses titres et à ses biens ? De plus ne connaissait-elle pas l’Europe entière qui se réunissait pour mettre fin aux agissements de l’odieux Bonaparte ?

Dorothée s’acquittera à merveille de sa mission qui consistait à seconder un oncle âgé de 60 ans.



Dorothée de Talleyrand-Périgord

14/08/2020

La princesse de Bénévent 1/2

 


Son Altesse Sérénissime la princesse de Bénévent


Le prince de Bénévent partit danser à Vienne en septembre 1814. Il devait y représenter la France et surtout éviter qu’elle ne fut dépecée. Il aurait dû partir en compagnie de son épouse; il choisit sa nièce.




“Le Congrès s’amuse”

Caricature de l’époque


Talleyrand était bien et légalement marié selon les lois françaises, pas forcément selon les lois de l’Eglise.


Il convient de s’attarder un moment sur Son Altesse Sérénissime la princesse de Bénévent. Qui était-elle ?



La princesse de Bénévent en 1805

par Gérard


Le 10 septembre 1802 à Paris a été célébré le mariage de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ci-devant évêque d’Autun, présentement ministre de Affaires extérieures et Catherine Noël Worlee, divorcée de Georges-François Grand.




Talleyrand peu après son mariage


Le contrat de mariage avait été signé le 9 septembre, en présence, outre des deux notaires, des deux frères du fiancé, Archambaud et Boson, de la citoyenne Bonaparte, des trois consuls, Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, et enfin Maret chef de cabinet du Premier Consul. Les témoins du mariage ne sont pas moins importants que ceux du contrat. Ils sont Pierre-Louis Roederer, chef de l’Instruction publique, Étienne Eustache Bruix, amiral et conseiller d’état,  Pierre Riel de Beurnonville, ambassadeur de France, Maximilien Radix de Sainte-Foix et le prince Charles-Henri-Othon de Nassau-Siegen, ces derniers amis du fiancé.

Ce mariage célébré en grande compagnie, amis dans la discrétion, est l’aboutissement d’une histoire rocambolesque.




Le citoyen Bonaparte, Premier Consul

par Gros



La citoyenne Bonaparte en 1801


Comme Madame Bonaparte, la mariée n’est pas un prix de vertu. Née près de Pondichéry, un des cinq comptoirs français en Inde, le 21 novembre 1762 ( elle a donc 40 ans et lui 48 ans), Catherine Noël Worlee, fille de Jean-Pierre Werlée, capitaine du port de Chandernagor, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, et de sa seconde épouse Laurence Alleigne, épousa en 1777 George-François Grand, officier de la Compagnie des Indes, sujet britannique. D’une grande beauté, Catherine ne peut se contenter d’être une épouse fidèle. Sa liaison avec son premier amant Sir Philip Francis, membre du Conseil Suprême du Bengale, lui vaut d’être envoyée en Angleterre par son mari avec le consentement de son amant. Cet exil n’a pas dû lui déplaire. Après Londres où elle devint la maîtresse entretenue de  deux riches anglais, ce fut Paris, où elle fut remarquée pour sa beauté et entretenue par le banquier Valdec de Lessart. 



Claude Antoine de Valdec de Lessart 

par Quentin-Latour


Elle loua un petit hôtel particulier, rue d’Artois et fit des dettes, 4816 livres chez un bijoutier du Palais-Royal. Madame Grand était si à la mode et si belle qu’Elisabeth Vigée-Lebrun en fit le portrait. A la même époque, elle était aussi peintre de la reine et des grandes dames de la cour. Madame Grand était une courtisane. 




Madame Grand en 1783

par Elisabeth Vigée-Lebrun



« Elle était grande et avait toute la souplesse et la grâce si communes aux femmes nées en Orient »  a dit d’elle Madame de Rémusat. Son amant banquier, devenu ministre des Affaires étrangères, étant très lié à Talleyrand, nommé en poste à Londres, semble les avoir présentés. Il mourut sur l’échafaud le 9 septembre 1792, victime des “Massacres de septembre”. Soupçonnée en 1798 d’être un agent de l’ennemi, à savoir l’Angleterre, car elle entretenait une correspondance avec un de ses amants, le vicomte de Lambertye, qui y était émigré, la belle Madame Grand fût arrêtée. Et Talleyrand la sortit de prison par une supplique à Barras, le 23 mars 1798 : “ Citoyen Directeur, on vient d’arrêter Madame Grand comme conspiratrice. C’est la personne du monde la plus éloignée, la plus incapable de se mêler d’aucune affaire; c’est une Indienne très belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j’ai rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle, je suis sûr qu’on ne lui trouvera point l’ombre de prétexte pour terminer cette petite affaire à laquelle je serais fâché que l’on mit de l’éclat. Je l’aime et je l’atteste à vous, d’homme à homme, que de sa vie elle ne s’est jamais mêlée et n’est en état de se mêler d’aucun affaire. C’est une véritable Indienne et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue. Salut et attachement” ( Cité par Jean Odieux - Talleyrand, Flammarion 1970) Il y a dans cette supplique une déclaration d’amour étonnante chez son auteur mais qui explique peut-être leur mariage et leur vie commune ultérieure. Il semble bien qu’il l’ait aimée, à sa manière.

Beaucoup de choses ont été dites sur elle. Elle avait de l’esprit “comme une rose” disait d’elle son nouvel amant. Quand on lui demandait d’où elle venait, elle aurait répondu “Je suis d’Inde” ( et c’est de cela surtout dont se souvient la postérité ). On disait aussi que c’était “la belle et la bête ensemble.” Madame Grand passait donc pour une ravissante idiote. Quoiqu’il en soit, Talleyrand l’installe dans un hôtel particulier rue du Bac et elle y reçoit pour lui en maîtresse de maison. Elle lui fait connaître aussi le plaisir des sens, peut-être pour la première et unique fois. La liaison avec Madame Grand fut un mystère pour tous. Leur mariage plongea la société dans des abimes d’incompréhension. Comment Talleyrand, puissant, déjà riche à millions, en 1802, a-t-il accepté de l’épouser sur un ordre de Bonaparte ? Le Traité d’Amiens vient d’être signé, la paix est rétablie en Europe, Bonaparte crée l’Ordre de la Légion d’Honneur; il rétablit l’esclavage dans les colonies françaises, le Concordat a été signé avec l’Eglise. 





Caricature du Traité d’Amiens par James Gillray

« Le premier baiser depuis dix ans ! ou la rencontre entre Britannia et le Citoyen français. » Le Citoyen français : « Madame, permettez-moi de témoigner de ma profonde estime envers votre charmante personne et de sceller sur vos lèvres divines mon attachement éternel ! » Britannia : « Monsieur, vous êtes un gentleman vraiment bien élevé ! Bien que vous me fassiez rougir, vous embrassez si délicatement que je ne puis rien vous refuser, même si j'étais certaine que vous me tromperiez encore ! ».

10/07/2020

La Courlande à Paris 2/2


Dorothée à 17 ans
Dorothée vit à Paris avec un mari qu’elle n’aime pas. Il la trompe avec des danseuses,  dépenses des sommes folles, vivant la vie de garçon dont il avait parlé. Mais pour le couple officiellement, tout n’était que fêtes, spectacles, dîners, concerts, la vie parisienne à l’apogée de la cour impériale. Le prince de Talleyrand avait perdu un million et demi de francs, dans la faillite de son banquier, Simons de Bruxelles. Cela ne l’empêchait en rien, presque ruiné, de continuer son train de vie luxueux. Elle est enceinte de son premier enfant, Napoléon-Louis, qui naîtra le 12 mars 1811, une semaine avant le roi de Rome. L’empereur et l’impératrice seront parrain et marraine du petit Talleyrand-Périgord.

La duchesse étant partie pour s’occuper de ses immenses intérêts et revoir son château de Löbikau, Talleyrand s’intéresse enfin à sa nièce et écrit d’elle : « Je parle souvent de vous à Mme de Périgord. C'est une aimable personne. Elle dit et entend bien. Sa grossesse ne l'incommode pas trop. Je loge près d'elle. Il ne serait pas aisé de trouver dans tout le château de quoi causer aussi bien » ( dans Françoise de Bernardy)

Dorothée, ayant jugé la nullité de son mari depuis bien longtemps, se laissa séduire par le charme de son oncle. Ils apprirent à se connaître et s’apprécier. Il est vrai que Dorothée portait en elle les espoirs de la Maison de Talleyrand-Périgord. Les éloges à son encontre ne cessent. Le prince de Clary et Aldigen, envoyé de l’empereur François Ier d’Autriche, dit d’elle : « Mme Edmond de Périgord a vraiment un succès étonnant, quand on pense aux préventions qui devaient nécessairement exister contre elle. Tout le monde l'aime et la loue. Elle a encore l'air un peu pincé, une manière de parler qu'on pourrait croire affectée,... Elle vainc tout cela par sa gentillesse, sa bonne tenue, sa conduite. Ses yeux sont magnifiques et, dans quatre ou cinq ans, après qu'elle aura eu des enfants, ce sera une des plus jolies femmes de Paris. Elle est extrêmement raisonnable pour seize ans, aime à s'occuper et a, dit- on, autant d'ordre dans sa maison que son mari en a peu »  Petit-fils du prince de Ligne, le prince s’y connait en manières et jolies femmes.
Stendhal n’est pas en reste : « 1er janvier 1811... A midi en grande tenue aux Tuileries. Belle foule. J'ai été content à la messe de la belle figure de Madame la comtesse de Périgord; elle avait une physionomie pure. Si je ne craignais pas d'être entraîné par mon goût actuel pour les femmes allemandes, j'expliquerais ces qualités parce qu'elle est Allemande » ( Stendalh. “Journal 1801-1817”)
1811, année calme dans l’épopée napoléonienne, précède la tempête qui va emporter l’empire français. Talleyrand, toujours en demi-disgrâce, complote en prévoyant avec un an d’avance que la guerre éclatera à nouveau en 1812. Dorothée est toujours en faveur à la cour. A Napoléon qui reproche l’attitude de son mari et de son oncle, « Du reste, ces pauvres Périgord me sont, comme vous le savez, depuis longtemps indifférents » lui dit-il, elle répliqua « Sire, mon mari et mon oncle, ont toujours servi Votre Majesté avec zèle, et il ne tient qu'à Elle de continuer à les utiliser. En tous cas, leurs services méritaient au moins que Votre Majesté ne se moquât pas d'eux » ("Mémoires de la comtesse de Kielmannsegge". Tome I. page 85 et 86).  Surpris par sa réponse l’empereur cessa ses attaques et fut même extrêmement aimable avec elle. Ce n’était pas sa faute si Edmond dépensait de façon immodérée, achetait des collections de cravaches, dépensait plus de 100 000 francs en achats de camées, et jouait l’argent de sa femme qu’il négligeait. En 1812, il reçoit le commandement du 8ème chasseur à cheval à Brescia et s’en va rejoindre son poste. 
Dorothée, au cours de l’été 1811, se convertit au catholicisme. Cela surprend quand on connait le peu de religion des princesses de Courlande. Mais rien ni personne ne l’y obligea. Peut-être eût-elle la révélation de la religion romaine ? Ce fut fait sans aucune ostentation. Un simple curé de village la baptisa et lui donna la communion. Elle fut dès lors une catholique convaincue et pratiquante.
Dorothée était trop intelligente pour n’avoir pas remarqué que le prince de Talleyrand était le personnage le plus intéressant de son entourage. Elle dit de lui : « Il y avait, sous la noblesse de ses traits, la lenteur de ses mouvements, le sybaritisme de ses habitudes, un fond de témérité audacieuse qui étincelait par moments, révélait tout un ordre nouveau de facultés, et le rendait, par le contraste même, une des plus originales et des plus attachantes créatures. »  ( Duchesse de Dino - Mémoires ) Le charme du “Diable Boiteux”, selon l’expression de Sacha Guitry, commençait à jouer. Et d’ajouter : “C’était ce courage plein de sang froid et de présence d’esprit, ce tempérament hardi, cette bravoure instinctive qui inspire un goût irrésistible pour le danger sous toutes ses formes, qui rend le péril séduisant et donne tant de charme aux hasards” ( Dans Talleyrand par Jean Orieux - Flammarion 1970 ) C’est une explication de l’énigme Talleyrand. 

1812 commence bien pour le prince de Bénévent. Napoléon lui achète son hôtel de la rue de Varenne pour le prix de 1 280 000 francs, il lui fait remettre sa dette fiscale de 650 000 francs et enfin il le dédommage à hauteur de 1 500 000 francs des frais que lui a coûté la famille royale espagnole hébergée par lui dans son château de Valençay. Dégagé de ses dettes, il achète l’Hôtel de Saint-Florentin à l’angle de la rue de Rivoli. Ce sera sa demeure parisienne jusqu’à la fin.  


Façade rue de Rivoli de l’Hôtel Saint-Florentin



Grand escalier de l’Hôtel Saint Florentin
Le 9 avril, Dorothée met au monde son deuxième enfant, Dorothée, qui mourra en 1814.

Les relations conjugales entre Dorothée et Edmond ont pratiquement cessé. Cela ne les empêchera pas toutefois d’avoir encore deux enfants Alexandre Edmond, né le 15 décembre 1813 et Pauline Joséphine, née le 29 décembre 1820, qui épousera le comte Henri de Castellane. La nombreuse descendance actuelle d’Edmond et Dorothée de Talleyrand-Périgord sera examinée plus tard.

La France est à quelques mois de la désastreuse campagne de Russie, qui débutera le 24 juin 1812. Mais la vie à la ville comme à la cour est encore brillante. Le 6 février, grand bal aux Tuileries La comtesse Kielmannsegge, amie de la duchesse de Courlande et grande admiratrice de Napoléon, note : “La duchesse de Courlande, la comtesse de Périgord et moi, nous nous rendîmes ensemble à la fête.” Grand bal à nouveau le 11 février. C’est mardi-gras. Les fêtes continueront jusqu’au début mai 1812. Ce furent les dernières de l’Empire. La duchesse brilla de tous ses diamants, saphirs et opales.  Devant l’imminence de la guerre, toutefois, le 4 juin, elle repartit dans ses états de Saxe à la fin du printemps. 

Nommée dame du Palais pour le service de juillet, août  et septembre, Dorothée va vivre dans l’entourage direct de Marie-Louise. L’empereur parti en campagne, Talleyrand resté en France continua sa vie familiale, à Paris et à la campagne, entourée de son frère cadet, Boson de Talleyrand-Périgord, de sa nièce Georgine, fille de ce dernier, de Charlotte que l’on suppose être sa fille naturelle, sans que l’on connaisse exactement l’origine de l’enfant apparue un jour comme par miracle dans son entourage. 


Charlotte de Talleyrand-Périgord par Proudhon en 1805

Talleyrand qui adorait Charlotte la dota richement et la maria à un de ses neveux, le baron Alexandre Daniel de Périgord, en 1820. Dorothée sembla délaisser, à moins qu’elle n’en ait été relevée, son service auprès de l’impératrice et se joignit au groupe de son oncle. 


Marie-Louise en 1812 par Lefèvre

Le double jeu commencé par ce dernier avec les puissances hostiles à Napoléon prit une autre dimension. En  correspondance avec le tsar, il n’en assiste pas moins au Te Deum pour célébrer la victoire de la Moscowa. Sa vie est en danger permanent. Napoléon sait qu’il le trahit mais il ne peut pas se défaire de lui. Napoléon sait que Talleyrand a déjà le nom des Bourbons dans la tête et qu’à la moindre faiblesse du pouvoir impérial, il fera tout pour le retour. Apprenant la retraite de Russie, il dira : “ C’est le commencement de la fin”. Il pourra payer de retour l’Autriche et la Russie dont il a reçu tant de pots-de-vin. 

Le 18 décembre 1812, après le coucher de l’impératrice, Dorothée, en service au palais ce jour-là, entendit du bruit dans la pièce à côté. En ouvrant la porte elle eut la surprise de voir l’empereur et Caulaincourt. On les croyait à Varsovie, ils étaient à Paris. Elle en informe aussitôt Talleyrand. 

L’année 1813 voit les choses se précipiter. L’empire est ébranlé et le prince de Talleyrand pose prudemment ses premiers jalons vers les Bourbons. Sa maîtresse du moment, Aimée de Coigny (1769-1820) qui a survécu à la Révolution et rallié le régime impériale, avait conservé des liens avec les Emigrés et les Bourbons. Femme brillante et caustique on lui doit cette répartie à Napoléon lui demandant en public : « Madame de Coigny, aimez-vous toujours autant les hommes ? » Elle répond : « Oui, sire, surtout lorsqu’ils sont bien élevés ». Napoléon se méfiait d’elle et ne voyait pas ses relations avec le prince de Bénévent d’un bon oeil. Ce dernier, prudent, ne se laissa pas convaincre tout de suite d’envisager une solution Bourbon aux problèmes de l’empire français. Il tenta de raisonner Napoléon en lui disant, devant l’alliance qui se dessinait à nouveau en la Russie et la Prusse : “Négociez. Vous avez maintenant en mains des gages que vous pouvez abandonner, demain vous pouvez les avoir perdus et alors la faculté de négocier sera perdue aussi.” Napoléon lui offrit de reprendre le portefeuille des Affaires étrangères. Il refusa en disant “je ne connais pas vos affaires - Vous les connaissez, s’écria furieux Napolaon, mais vous voulez me trahir” Et Talleyrand, glacial de répondre : “Non, Sire, mais je ne veux pas m’en charger parce que je les crois en contradiction avec ma manière d’envisager la gloire et le bonheur de mon pays” ( Mémoires d’Aimée de Coigny) Tout était dit.

Aimée de Coigny
Dorothée,  en ce début d’année vit revenir son mari rescapé de la Campagne de Russie. Il ne lui restait que 75 hommes du régiment de 800 qu’il avait avant la campagne. Le retour d’Edmond, s’il ne fut pas du goût de sa femme, permit à celui-ci de reprendre ses droits conjugaux. Mais il dut repartir pour l’Allemagne, où lors de la bataille de Milberg, le 16 septembre 1813, il fut fait prisonnier. En raison de sa qualité de gendre de la duchesse de Courlande, il fut assigné à résidence à Berlin, dans le palais de sa belle-mère. Rien ne l’empêcha de continuer sa “vie de garçon”, à laquelle il tenait tant et qu’il n’avait jamais abandonnée. Dorothée, enceinte, a une grossesse difficile. Elle est condamnée à la chaise longue. Le 15 décembre nait son deuxième fils Alexandre-Edmond. 

Que reste-t-il de l’entourage féminin de l’oncle Talleyrand ? Presque personne. La duchesse de Courlande est sur ses terres de Saxe et de Silésie, Aimée de Coigny est suspecte, Madame de Laval est exilée. Dorothée et Charles-Maurice apprennent à mieux se connaître encore dans leurs tête-à-tête et s’apprécier. 
Lorsque la duchesse rentre à Paris, fin 1813, elle ne s’installe pas chez Talleyrand, rue Saint-Florentin. Elle loue un hôtel rue du Faubourg-Poissonnière.  Elle est trop fine, et trop experte en hommes, pour ne pas réaliser que quelque chose a changé chez son amant. Il lui parle bien trop de Dorothée. Mais il continue à lui envoyer des billets passionnés. A la veille de la Campagne de France qui se termina par la chute de Napoléon, Talleyrand écrit à la duchesse : “J’irai vous voir ce matin. Nous sommes bien près d’une crise terrible. Dieu nous protègera. Adieu. Je vous embrasse de tout…”

Le 25 janvier 1814, Napoléon entre en campagne. La bataille de Leipzig, du 16 au 19 octobre 1813, dite “La Bataille des Nations” avait vu Napoléon vaincu pour la première fois. Il avait toutefois sauvé son armée, ce qui lui permettait de repartir en campagne contre la coalition des armées russe,  autrichienne et suédoise, commandées par Schwarzenberg,  Blücher et Bernadotte. Après une série de premières victoires, la campagne se solde par la défaite des armées françaises et l’entrée des troupes alliées dans Paris le 31 mars 1814. Napoléon, déchu par le Sénat le 3 avril, est contraint d’abdiquer par ses maréchaux, le 6 avril. Le 11 avril est signé le Traité de Fontainebleau. Napoléon conservant le titre d’empereur se voit attribuer la souveraineté de l’île d’Elbe.
Abdication de Napoléon
Il n’est pas possible d’analyser ici l’action de Talleyrand durant cette période. Traître à l’empereur, fidèle à la France, vendu aux Bourbons et aux Alliés ? Il va occuper une part prépondérante de la vie française et internationale dans les mois et les années qui suivent.
Dès le 9 février, il avait expédié toute sa maisonnée à Rosny. Le château appartient à Edmond mais celui-ci toujours prisonnier en est absent. La duchesse de Courlande, la comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord et ses enfants, la princesse de Talleyrand et Charlotte s’y installent. 
On ignore si la duchesse de Courlande et Dorothée ont pris une part quelconque dans les négociations entreprises par Talleyrand pour faciliter l’entrée des armées alliées dans Paris. Après tout, ne sont-elles pas des amies proches du tsar et du roi de Prusse ? Alexandre Ier s’est installé au premier étage de l’hôtel Saint-Florentin, Talleyrand résidant à l’entresol duquel il préside le nouveau gouvernement de la France. Il avait refusé d’être le ministre des Affaires étrangères de Napoléon, le voici chef du gouvernement provisoire de la France, attendant l’arrivée du comte d’Artois, Lieutenant-Général du Royaume, et de Louis XVIII désormais roi de France en exercice. Ses premières mesures sont libérales. « Il fait rendre les conscrits des dernières levées napoléoniennes à leur famille, libérer les prisonniers politiques et les otages, échanger les prisonniers de guerre, il rétablit la liberté de circulation des lettres, facilite le retour du Pape à Rome et celui des princes espagnols à Madrid, rattache les agents de la police générale de l'Empire, devenus odieux, à l'autorité des préfets. Il s'efforce surtout de rassurer tout le monde et maintient autant que faire se peut tous les fonctionnaires dans leur poste. Deux préfets seulement sont remplacés. » (Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile) 
Allégorie du retour des Bourbons en 1814, Louis XVIII relevant la France de ses ruines
Le 1er mai, Talleyrand a rejoint Louis XVIII à Compiègne. Il dut faire antichambre plusieurs heures pour s’entendre déclarer par le monarque : « Je suis bien aise de vous voir ; nos maisons datent de la même époque. Mes ancêtres ont été les plus habiles ; si les vôtres l'avaient été plus que les miens, vous me diriez aujourd'hui : prenez une chaise, approchez-vous de moi, parlons de nos affaires ; aujourd'hui, c'est moi qui vous dis : asseyez-vous et causons » Dans la même conversation, Louis XVIII lui aurait demandé comment il a pu voir la fin de tant de régimes, ce à quoi Talleyrand aurait répondu : « Mon Dieu, Sire, je n'ai vraiment rien fait pour cela, c'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent. »  
Louis XVIII en 1815, par Gérard
“La Divine providence nous ayant ramené en nos états…” dira-t-il. La divine providence avait, entre autres noms, celui de Talleyrand, ce dont le monarque semblait ne pas se souvenir. 

Pièce de réception de l’Hôtel Saint-Florentin
Mais auparavant, le 10 avril 1814, jour de Pâques, Talleyrand avait donné un grand repas en son hôtel. Le Tsar y était présent, la duchesse de Courlande et sa fille la princesse Whilhelmine aussi. Talleyrand avait aussi convié son frère Archambaud, beau-père de Dorothée. Il écrivit : « J'engage Archambault et je veux que Dorothée y soit la première puisque Archambault y dîne. C'est elle qui le reçoit chez moi »
Désormais Dorothée n’est pas invitée chez lui, elle est la maîtresse de maison. La prodigieuse carrière de Dorothée de Biron, princesse de Courlande et comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord commence. Elle n’a pas encore 21 ans. Elle est devenue une beauté. 
Dorothée en 1816, par Gérard