15/05/2022

L'Aiglon - Deuxième partie : un prince en exil

  



1500 kilomètres à travers l’Europe


Le voyage dont le but ultime est Vienne s’effectue en France en traversant les villes de Provins, de Troyes, de Dijon. A chaque étape on lui rend les honneurs. Le cortège comprend vingt-quatre voitures. Puis c’est Bâle en Suisse, Zurich et le lac de Constance. En Autriche, ils passent par Innsbrück dont les habitants illuminent et détellent la voiture de Marie-Louise. Ce sera ensuite Moelk et son abbaye puis Saint-Pölten. 

Ont accompagné l’impératrice Mesdames de Montebello, de Montesquiou et de Brignole. Le roi de Rome a dans sa voiture Madame de Montesquiou, Madame Soufflot, sa fille, Fanny, et sa berceuse, Madame Marchand, mère du valet de chambre de Napoléon.

Madame Soufflot, dont le mari était le neveu de l’architecte du Panthéon, avait été choisie par Madame de Montesquiou pour être la sous-gouvernante de l’enfant-roi. Fanny, sa fille a 16 ans. Elle avait joué à St Cloud avec Napoléon François qui avait écrit “qu’il l’aimait de tout son cœur”.  



La Cour d’honneur de Schönbrunn


Partis le 23 avril, le convoi arriva le 21 mai à Schœnbrunn ( Il faut aujourd’hui 15 heures ). Les Viennois sont massés le long du parcours pour l’accueillir. On crie en apercevant le bel enfant “Vive le prince de Parme”. On lui baise les mains.

La famille impériale était au complet pour les recevoir. Marie-Louise retrouve ses frères et soeurs, ses oncles et tantes qui la mènent à ses appartement. Le nouveau prince de Parme est mené dans les siens par Maman Quiou. 


Quelle famille l’ancien roi de Rome trouve-t-il à son arrivée à Vienne ?


Il y a son grand-père, l’empereur, la troisième épouse, et cousine germaine, de ce dernier, Marie-Ludovica, née archiduchesse d’Autriche-Modène, ennemie acharnée des Français. Elle mourra de tuberculose deux ans après, en avril 1816. 



François Ier par Friedrich von Amerling 





 Impératrice Marie-Ludovica par Johann Baptist von Lampi


Il y a ses oncles et tantes 


Ferdinand Ier, futur empereur, est considéré comme débile. Il sera toujours présent pour son neveu, qu’il essaiera de divertir dans ses moments de tristesse en faisant le pitre. 




Archiduc Ferdinand


Marie-Léopoldine va bientôt partir pour devenir impératrice du Brésil. 




Archiduchesse Marie-Léopoldine par Joseph Kreutzinger 


Archiduchesse Marie-Clémentine par Johann Peter Krafft 


Marie-Clémentine va bientôt devenir princesse de Salerne, en épousant le fils du roi de Naples, son cousin, et jusqu’au mariage de sa fille avec le duc d’Aumale habitera Vienne. 



Archiduchesse Marie-Caroline par Natale Schiavoni 


Marie-Caroline sera bientôt reine de Saxe. François-Charles est très proche de son neveu et continuera de l’être après son mariage avec Sophie de Bavière. Marie-Anne est la petite dernière, débile comme son frère aîné.



Archiduc François-Charles


Ses oncles et tantes sont respectivement, Ferdinand, 21 ans, Marie-Léopoldine, 17 ans, Marie-Clémentine, 16 ans, Marie-Caroline 13 ans, François-Charles, 12 ans et Marie-Anne, 10 ans. Celui qui désormais sera Franz pour eux tous n’a pas encore quatre ans.


Il y avait aussi ses grands-oncles et grands-tantes habitant  Vienne de façon permanente ou momentanée.




 Ferdinand III, grand-duc de Toscane


Ferdinand III, grand-duc de Toscane, âgé de 45 ans, attendant d’être rétabli sur son trône. Il était veuf de la princesse Marie-Louise de Bourbon de Naples.


 


 Charles-Louis, duc de Teschen par Georg Decker 


Charles-Louis, âgé de 43ans, duc de Teschen, fut le vainqueur de Napoléon à la bataille d’Aspern. Il allait épouser l’année suivante la princess Henriette de Nassau-Weilburg.



 Archiduc Joseph, palatin  de Hongrie


Joseph, âgé de 38 ans, palatin de Hongrie, se partageait entre Vienne et Budapest. Veuf de la grande-duchesse Maria de Russie, il allait épouser l’année suivante la princesse Hermine  d’Anhalt-Bernburg-Schaumburg-Hoym qui mourra en 1817.




Archiduc Antoine


Antoine, ancien prince-archevêque électeur de Cologne et de Munster  était grand-maître de l’ordre teutonique. Il deviendra vice-roi du Royaume de Lombardie- Vénétie.




Archiduc Jean


Jean-Baptiste, âgé de 32 ans, est considéré comme l’intelligence de la famille, pas encore marié avec Anna Plochl, future comtesse de Méran, fille d’un maître de poste.




Archiduc Rainier 


Rainier, âgé de 31ans, n’était pas encore vice-roi d’Italie. Il épousera en 1820 la princesse Elisabeth de Savoie-Carignan, fille de Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Carignan et de Marie-Christine de Saxe.



Archiduc Louis



Louis, âgé de 30 ans, est officier général, célibataire. A la mort de l’empereur, il dirigera le conseil chargé d’aider le nouvel empereur.



Archiduc  Rodolphe


Le dernier est Rodolphe, âgé de 26 ans. Il est déjà archevêque-coadjuteur d’Olmütz et, après avoir été l’élève de Beethoven, il a été son bienfaiteur et ami.


Tel était l’entourage familial immédiat du jeune prince qui l’adopta et l’aima dès le premier jour. Et il le leur rendit tout au long de sa vie.


Le jeune Franz connut aussi, pour peu de temps, en septembre 1814, son arrière grand-mère, Marie-Caroline, reine de Naples et sœur chérie de Marie-Antoinette. Elle n’avait jamais pardonné sa mort à la France. Elle haïssait Napoléon qui l’avait chassée de son trône de  Naples. 




Marie-Caroline, reine de Naples par Elisabeth Vigée-Lebrun


L’empereur déchu, elle modéra sa vue sur lui et se mit à l’admirer. Elle était venue à Vienne pour défendre ses droits au Congrès. 

Elle n’admettait pas que sa petite-fille, Marie-Louise, ait été séparée de son mari. Elle lui reprochait de ne pas avoir tenté de s’évader de Vienne pour le retrouver. Elle a aimé Franz, oubliant les griefs qu’elle avait contre son père. 


Mis à part son arrière grand-mère, Franz vécut toute sa vie entouré des oncles, tantes, grand-oncles et grand-tantes Habsbourg-Lorraine et leurs conjoints, et de bien entendu de son grand-père l’empereur qui l’adorait. Ils étaient sa famille, sa seule famille car il ne connaissait pas, ne pouvait pas connaître sa famille corse. Il y eut une exception. Sa tante Caroline Murat, très proche de Metternich, s’installa à Vienne en septembre 1815, puis en 1817, à Froshdorf, future résidence du comte de Chambord.  



Caroline Murat, l’autre reine de Naples, en 1814 par Ingres


Il est fort peu probable que le prince ait été autorisé à la voir et qu’elle ait demandé à le voir. Quant à sa grand-mère Letizia Bonaparte, installée à Rome sous la protection du pape, pensait-elle seulement à l’enfant, que de toutes façons elle ne pouvait pas voir ?

Napoléon avait voulu donner à sa descendance le sang d’Autriche. Il y avait réussi au-delà de toute espérance. Le jeune prince français allait devenir rapidement un prince autrichien. 


Mais il y eut avant cette transformation quelques épisodes douloureux. Sa mère l’abandonna, presque volontairement. Elle souhaitait vivre dans l’indépendance de Vienne, sur ses Etats de Parme, avec les hommes qu’elle avait choisis. Pour sa défense, il faut dire qu’elle n’avait pas d'alternative. Elle était gênante à Vienne où on ne savait comment traiter une archiduchesse d’Autriche qui avait été Majesté Impériale en France et était devenue Altesse Royale d’un minuscule état italien. Quant à son fils, selon l’expression connue, il était prisonnier de l’Europe. On ne lui permit jamais d’aller trouver sa mère qui, toutefois, venait parfois à Vienne. Dès le mois d’août, Marie-Louise partit prendre les eaux à Aix en Savoie. Sa santé l’imposait. On lui adjoint un officier qui porte un bandeau sur l’œil. 





Neipperg


Il ne lui est pas très sympathique ce comte de Neipperg que Metternich lui impose. Il a 39 ans, plutôt bel homme, élégant dans ses manières et dans son uniforme. Il plait aux femmes et a une quantité de maîtresses un peu partout en Europe. Il est encore marié à Thérèse, comtesse Thurn-Valsassina, qui eut le bon goût de mourir en 1815. Ils ont quatre enfants. 

Le but véritable de la mission est de tout faire pour empêcher Marie-Louise de rejoindre Napoléon exilé à  l’île d’Elbe. Neipperg, qui a parfaitement compris, dit en partant : « Dans six semaines, je serai son meilleur ami et dans six mois son amant ». Il ne fallut pas si longtemps : au retour, Marie-Louise tombe dans ses bras et il n'est plus question de l'île d'Elbe. 


On connait la suite. Nous le retrouverons, lui et ses enfants, dans la vie de Franz. 


Madame de Montesquiou, qui pressent l’attirance de Marie-Louise pour Neipperg, est horrifiée. Elle n’a jamais été bonapartiste, elle n’avait que peu d’estime pour Marie-Louise. Mais là, c’est trop pour la femme d’honneur et de devoir qu’elle a toujours été. Elle écrit à une amie : “J’ai vu et je vois encore tous les jours des choses bien pénibles…” Mais elle aime l’enfant qui lui a été confié à sa naissance et fait tout pour l’entourer de sa tendresse. Elle se lève tôt pour lui faire faire ses prières, dans lesquelles son père n’est pas oublié. Elle  sait tempérer son tempérament parfois capricieux. Il y a bien mille raisons pour qu’il l’appelle “Maman Quiou.”

“Le 20 mars 1815, anniversaire du jeune prince, Mme de Montesquiou lui apprit qu'il avait quatre ans et lui demanda depuis combien de temps il l'aimait. — Depuis quatre ans dit l'enfant, et il ajouta, je vous aimerai toute ma vie. » A ce moment, le grand chambellan, le comte d'Urban fut annoncé. La gouvernante crut sa visite motivée par l'anniversaire du prince. Après quelques instants, le comte déclara d'un air embarrassé qu'il désirait entretenir la comtesse de Montesquiou en particulier. 

— Madame, dit-il, mon maître m'a chargé de vous dire que les circonstances politiques le forcent à faire des changements dans l'éducation de son petit-fils. Il vous remercie des soins que vous lui avez donnés et vous prie de partir sur le champ pour Paris. 

Bouleversée par ces paroles, Mme de Montesquiou exigea que le docteur Freud, médecin de l'enfant, l'examinât et qu'il délivrât un certificat prouvant que son élève était en parfaite santé au moment où elle le quittait. Puis, elle attendit pour quitter l'enfant qu'il fût endormi ; elle l'embrassa plusieurs fois et attacha à son lit, un petit crucifix, qu'il avait souvent désiré. Les jours suivants, l'empereur d'Autriche fit ajourner le départ. On assigna à la comtesse de Montesquiou un appartement à Vienne, à la Plankengasse, où elle demeura quelques mois avec son fils Anatole.” rapporte Fanny Soufflot dans ses Mémoires.

Le départ de Madame de Montesquiou fut un véritable déchirement pour l’enfant, qui ne pouvait en comprendre les raisons. Le retour de Napoléon est la principale cause de ce renvoi. L’entourage français doit être éliminé pour faire de lui un prince uniquement autrichien. Pendant deux jours Franz crie, pleure, se désole. Il refuse de manger, de jouer, il la réclame sans cesse. Pour l’apaiser on lui dit qu’elle va revenir. Madame Soufflot, Fanny et Madame Marchand sont encore là. On leur a adjoint la comtesse Mitrovsky, dont le rôle est de rapporter ce qui se passe autour de l’enfant. Le service masculin est remplacé par un service autrichien.  



Le baron de Méneval


Méneval, qui avec le général Caffarelli et le baron de Bausset, préfet du palais impérial, avait accompagné Marie-Louise et l’enfant, est prié de partir. Au service de Napoléon depuis 1802, baron d’Empire, âgé de 37 ans, il pleura en quittant celui qui pour lui était encore le roi de Rome. En lui disant adieu, il ajouta “Je vais revoir votre père, avez-vous quelque chose à lui dire ?” L'Aiglon lui répondit avec tristesse : “Monsieur Méva, vous lui direz que je l'aime toujours bien”. Méneval refusa toujours de servir les Bourbons et les Orléans.

Napoléon était, bien entendu, tenu au courant de ce qui se passait à Vienne. Il avait compris que son fils ne lui serait jamais rendu. Il a aussi compris qui était devenue Marie-Louise. Elle avait reçu le paiement de son abandon, le 27 mai 1815, par la confirmation de l’attribution des duchés de Parme, Plaisance et Guastalla. Elle en est satisfaite, bien que tout droit à succession soit refusé à son fils, car le duché doit revenir aux Bourbons à sa mort. La défaite de son époux à Waterloo, le 18 juin 1815, ne pouvait que la combler car elle avait abandonné toute idée de retour en France. Il faut dire qu’elle sera une bonne duchesse de Parme, attentive et appréciée de ses sujets. 


Il y a encore autour du jeune prince, Madame Soufflot, qu’il appelle Toto, Fanny, et Madame Marchand, qu’il appelle Chanchan. 


Le 30 juin 1815, Metternich, sans même l’avis de Marie-Louise, nomme le comte Maurice Dietrichstein-Proskau-Leslie, gouverneur de l’enfant.





Le comte Maurice Dietrichstein


Le comte Maurice Dietrichstein (1775-1864)  appartenait à l’une des familles princières les plus riches de l’Empire d’Autriche. Marié et père de trois enfants, il n’avait accepté ce poste que parce que l’Empereur François le lui avait expressément demandé. Sa fidélité a été récompensée par la découverte d’un jeune homme intelligent et attachant, à la mémoire duquel il sut plus tard rendre hommage. Le jeune enfant, devenu duc de Reichstadt, avait pour lui admiration et attachement. Son sentiment envers son pupille évolua.


Son premier acte fut de demander le renvoi des Mesdames Soufflot et Marchand, dont les propos, selon lui, ne convenaient pas à l’éducation qu’il entendait donner. Sa mission était d’en faire un prince allemand. Il écrivit à Marie-Louise : “ Il est nécessaire d’écarter du prince tout ce qui peut lui rappeler l’existence qu’il a menée…avant tout, il ne faut pas qu’on lui inculque des idées exagérées sur les qualités d’un peuple auquel il ne doit plus appartenir…il me semble que le prince, dont on m’a fait l’honneur de me confier l’éducation, doit être considéré comme un descendant d’Autrichien et élevé à l’allemande…Tout ceci est impossible si l’on n’éloigne résolument son entourage féminin” (J. de Bourgogne - Papiers intimes et journal du duc de Reichstadt). 



Marie-Louise vers 1816


Le 19 octobre, Marie-Louise écrivit à Mme Soufflot la lettre suivante. « Madame, les, circonstances m'obligent à mettre mon fils dans les mains des hommes, je ne veux pas vous laisser partir, Madame, sans vous assurer de toute la reconnaissance que je vous ai vouée pour toutes les peines que vous vous êtes donné (sic) pour la première éducation de mon fils qui a si complètement réussi au gré de mes désirs. Je désirerais vous procurer de loin comme de près, toute ma satisfaction, et je vous prie de croire que je serais heureuse de trouver une occasion pour vous le prouver. Croyez à tous les sentiments de considération avec lesquels je serai toujours, Votre très affectionnée Marie-Louise. » Le 28, l'impératrice écrivait à son père : « Mme Soufflot est partie mercredi de bonne heure. Des deux côtés il a coûté énormément des larmes. Mais j'ai loué sur ce point mon petit, car je ne vise que cela de développer son bon coeur de plus en plus. » C'est en effet le 24 octobre 1815, que la chancellerie avait remis à Mme Soufflot et à sa fille Fanny, l'autorisation d'utiliser les chevaux du service des postes.” ( Mémoires de Fanny Soufflot)


Le prince au moment de la séparation, le 20 octobre, donne à Fanny tout ce qu’il a de plus précieux, son petit fusil, son cimeterre de Mameluk, ses décorations, ses médailles. Ils étouffent tous de sanglots car ils savent tous qu’ils ne se reverront plus. 

Marie-Louise de son côté offrit une miniature du jeune prince par Isabey, une tabatière garnie de diamants, un cachet d'or aux armes de Bonaparte et des Habsbourg-Lorraine, une montre entourée de perles avec couronne de lauriers, chiffrée d'une couronne impériale . A Fanny, elle offrit une bague représentant d'un côté le profil du roi de Rome et de l'autre le double profil de l'empereur et de l'impératrice ; le hochet en corail du petit roi, don de la reine Caroline, au jour de sa naissance, ainsi que sa crécelle en bois de tulipier et d'ébène ; le jeu de lettres en ivoire avec lequel le petit roi avait appris à lire avec Mme Soufflot, son chrémeau de baptême en dentelles au chiffre impérial. 





Hochet du roi de Rome en corail et vermeil



Madame Lefèvre-Portalis, descendante de Fanny Soufflot écrivit : “Mon arrière grand-mère pouvait encore montrer à ses petits-enfants un charmant costume en nankin avec décoration, une robe de dentelle, sa croix de la Légion d'honneur, sa cave à liqueurs en cristal décoré or, le petit fusil finement gravé et fabriqué par Bürdet, une épée sculptée et une giberne. Enfin quantité de jouets donnés à elle-même par le jeune roi : son tambour, une dînette, un jeu de patience, une toupie, des soldats de plomb, etc.. “

Ces objets sont restés longtemps en possession de la famille Soufflot. Peut-être sont-ils toujours  entre les mains de leurs descendants ? Sinon, que sont-ils devenus ?


Il reste Madame Marchand, que l’on juge inoffensive. La berceuse veillait l’enfant, lui chantait des de vielles chansons, l’habillait. Il l’appelait Chanchan. Il la tyrannisait un peu, puis l’embrassait. On considéra qu’elle aussi ravivait trop le souvenir de son père. Le 27 février 1816, elle lui fit dire sa prière, le coucha et l’embrassa pour la dernière fois et partit. Elle n’avait pas eu le courage de dire adieu à “son petit chéri”. A son réveil, quand Franz trouva Mr de Foresti, son sous-gouverneur au pied de son lit et qu’il vit le lit de Chanchan vide, il comprit tout de suite. Il  dit alors tout simplement “ Monsieur de Foresti, je voudrais me lever”. Il n’ya plus rien ni personne de français autour de lui.

Jean-Baptiste de Foresti, ancien officier, froid, distant, avec une instruction moyenne était sans finesse. Il ne comprit pas le désarroi de l’enfant qui lui était confié.


Le comte Maurice Dietrichstein exigea qu’on ne parle plus qu’en allemand. Mais le 17 juin 1816, Dietrichstein rapporta à Marie-Louise que l’enfant trépignait et criait : “Je ne veux pas être un allemand, je veux être un français”.

Mais il lui fallait être un Habsbourg, pour son bonheur pensaient ses maîtres. Et devant les réticences de l’enfant, Marie-Louise intervint : “ Tu dois écouter ces messieurs et parler allemand. Sinon ton grand-papa ne voudra plus te voir.” C’était un chantage odieux car l’empereur François commençait à représenter beaucoup pour Franz.


François d’Autriche avait fondu devant le petit garçon, aux lourdes boucles blondes, qui lui avait été laissé par sa mère, comme un dépôt, en ce jour de mai 1814. Il avait aimé tout de suite ce premier petit-fils. Il l’avait aimé non parce qu’il était abandonné, mais tout simplement parce que l’enfant était aimable et aimant. L’enfant venait passer des heures à ses côtés, à jouer dans un coin de son bureau, pendant que, lui, l’empereur veillait aux affaires de l’Europe, il venait partager ses repas, assis comme un grand en face de lui. Il le prenait sur les genoux pour lui raconter les histoires que tous les grands-pères du monde aiment à raconter à leurs petits-enfants. Il le consolait de ses chagrins d’enfant. 




Bureau de l'empereur François à la Hofburg


Il l’embarrassait parfois avec ses questions. 

“- Bon-Papa, n’est-il pas vrai que quand j’étais à Paris j’avais des pages ?

  • Oui, je crois que tu avais des pages.
  • N’est-il pas vrai aussi que l’on m’appelait le roi de Rome ?
  • Oui, on t’appelait le roi de Rome.
  • Mais Bon-Papa, qu’est-ce donc qu’être roi de Rome ?
  • Quand tu seras plus âgé, il me sera plus facile de t’expliquer ce que tu me demandes. Pour le moment, je te dirais qu’à mon titre d’empereur d’Autriche, je joins celui de roi de Jerusalem, sans avoir aucun pouvoir sur cette ville. Et bien, tu étais roi de Rome comme je suis roi de Jerusalem.” ( Dans Octave Aubry - Le Roi de Rome )


L'empereur François à sa table de travail


Le petit Franz avait toujours su qui était son père. Mais quand, enfant, il demanda s’il était un bien grand criminel pour être gardé en prison, l’empereur, en accord avec Marie-Louise et Dietrichstein avait décidé qu’on lui parlerait le moins possible de Napoléon. Et, si cela devait se faire, en aucun cas, aucune parole injurieuse ne devait être proféré contre l’ancien empereur des Français. François d’Autriche avait au fond de lui conservé une grande admiration pour son ennemi d’antan. Et cela n’avait été que contraint qu’il avait dû reprendre les armes contre lui. En Europe, le véritable ennemi de Napoléon était l’Angleterre. En Autriche, c’était le peuple lui-même qui lui en voulait beaucoup plus que la famille impériale d’avoir, par deux fois, occupé leur ville, s’y comportant en occupant mal élevé. Les rapports de police qui remontaient jusqu’à l’Empereur, étaient significatifs. Certains dans le peuple et la bourgeoisie, à Vienne, traitaient Franz de bâtard, et auraient même voulu voir annuler le mariage de Marie-Louise. Personne au sein de la Famille Impériale, à la Cour ni dans l’aristocratie n’aurait pensé ainsi de l’enfant.


Quand le petit prince avait appris la mort de son père, en 1821, il avait beaucoup pleuré. Et le grand-père, impuissant devant ce chagrin, n’avait pu le consoler. Personne n’aurait pu le faire et personne de l’avait fait. Tous, oncles et tantes, cousins et cousines ont compati au chagrin de l’enfant. Et lui, n’en voulut pas à sa famille autrichienne, ne reprocha jamais à son grand-père d’avoir été le vainqueur de son père et pardonna à sa mère les erreurs d’une vie agitée. Un seul homme était à ses yeux responsable de tout, le chancelier Prince de Metternich. 


L’éducation habsbourgeoise qui sera donné au prince réussira au-delà de toute espérance.





Le duc de Reichstadt représenté en petit jardinier en 1815 

 par Carl von Sales 

château de Schönbrunn.


06/04/2022

L'Aiglon - Première partie : La naissance d'un roi


Le roi de Rome par Gérard

Né  français, roi de Rome, il mourut autrichien, duc de Reichstadt.

Le 20 mars 1811, 101 coups de canons annoncent aux Parisiens la naissance de l’héritier tant attendu par Napoléon Ier.

La naissance n’a pas été facile. Il se présentait pas les pieds et non par la tête. A la question de savoir s’il faut sauver l’enfant ou la mère, l’empereur répondit  «Allons donc ! ne perdez pas la tête : sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère».

Après 26 minutes de travail, «avec les ferrements», l'enfant vient au monde à 9h15 du matin. Mais on le croit mort : il reste près de 7 minutes sans donner aucun signe de vie. C’est la consternation générale autour du lit de Marie-Louise et l’on s'emploie à le frictionner, le mettre dans des serviettes chaudes, verser un peu d’eau de vie dans sa bouche. Enfin, l’enfant bouge. Le roi de Rome est vivant. 

«Eh bien Constant ! lance l'Empereur à son valet de chambre. Nous avons un gros garçon ! Mais il s'est fait joliment tirer l'oreille, par exemple…»

Présentation du roi de Rome

Tout prince se doit de venir au monde dans la gloire de son nom.

Le prince archichancelier, Cambacérès, duc de Parme, dicte l'acte de naissance que signent les deux témoins, Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie et le grand-duc de Wurzbourg, oncle de Marie-Louise. Les prénoms donnés au nouveau-né sont significatifs : Napoléon, François pour son grand-père maternel, l’empereur d'Autriche), Charles, (pour son grand-père paternel, et Joseph, prénom de son parrain, roi des Espagne et des Indes.

 Cambacérès archi-chancelier de l'Empire, duc de Parme

Pourquoi fût-il créé roi de Rome, siège de la papauté ? Probablement en référence au titre de l’héritier de l’empereur germanique, qui était roi des Romains. Le Saint-Empire dissous, un titre était libre de titulaire.

L'ordre est donné de tirer les 101 coups de canons protocolaires pour la naissance d'un fils (21 prévus pour une fille), et dès le 22e coup tiré, le peuple parisien laisse éclater sa joie, «un long cri qui partit comme un mouvement électrique», rapporte la comtesse de Boigne, témoin de cette joie populaire.

La même procédure est exécutée dans les grandes villes et les ports de l'Empire, les flottes doivent être pavoisées. Les cloches du royaume, le bourdon de Notre-Dame en tête, sonnent sans arrêt du matin au soir, les Parisiens illuminent.

Voici comment Le Moniteur relate l’évènement : “Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures vingt minutes du matin, l'espoir de la France a été rempli : S.M. l'Impératrice est heureusement accouchée d'un prince ; le roi de Rome et son auguste mère sont en parfaite santé.

 Le 19, entre huit et neuf heures du soir, S.M. ressentit les premières douleurs. Les princes et princesses de la famille, les princes grands-dignitaires, les ministres, les grands-officiers de la couronne, les grands-officiers de l'Empire et les dames et officiers de la maison, avertis par la dame d'honneur, se sont rendus au palais des Tuileries.

Depuis neuf heures jusqu'à six heures du matin, les douleurs se sont succédées avec des intervalles ; à six heures, elles se sont ralenties ; mais à huit elles ont repris avec le plus de vivacité, sans interruption, et se sont terminées par la plus heureuse délivrance.

L'EMPEREUR, qui pendant tout le travail, n'a pas cessé de prodiguer à l'Impératrice les soins les plus touchants, a montré à cet heureux instant la plus vive satisfaction, et sachant avec quelle impatience le peuple français attendait le moment où il pourrait partager sa joie, S.M. a donné l'ordre de faire tirer les salves de cent un coups de canon, qui devaient annoncer à la France ce grand évènement.

La naissance du roi de Rome, imagerie populaire

Dès que l'enfant a été présenté à S.M. l'Empereur, la gouvernante l'a présenté à S.A.S Mgr le prince archi-chancelier de l'Empire, qui avait assisté à l’accouchement.

S.A.S s'est rendue  immédiatement dans le salon de l'Impératrice, où elle a fait dresser par S.Exc M. le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, secrétaire de l'état de la famille impériale, le procès-verbal de la naissance et l'acte civil, qui a été signé, comme témoins, par S.A.I. Mgr. Le grand-duc de Wurtzbourg et S.A.I Mgr le prince Eugène, vice-roi d'Italie.

Ces formalités étant remplies, S.M. l'Empereur s'est rendu dans le salon, et a apposé sa signature sur les registres, qui ont été signés aussi par S.A.I. Madame Mère, S.M. le reine d'Espagne, S.M. la reine Hortense, S.A.I. Mme la princesse Pauline, S.A.I. Mgr le prince Borghèse, et S.A.I. Mgr le prince vice-roi d’Italie.

Signature de l'acte de naissance

Au même instant, le roi de Rome, suivi par le colonel-général de la garde de service, et précédé par les officiers de son service, a été porté par Mme la comtesse de Monstesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.

L'Empereur a reçu ensuite les félicitations des princes, princes grands-dignitaires, des ministres, des grands-officiers de la couronne et des grands-officiers de l'Empire.

S.M. a envoyé à l'instant le premier page au Sénat, et le second au corps municipal, pour les informer de la naissance du roi de Rome.

Des pages ont été aussi envoyés au Sénat d'Italie et aux corps municipaux de Milan et de Rome, pour leur porter cette nouvelle.

S. Exc. M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies, a envoyé chez les ambassadeurs, M. le baron du Hamel, maître des cérémonies, et chez les ministres étrangers, M. d'Argainaratz, aide des cérémonies, pour leur annoncer cet évènement.

S. Exc. M. le duc de Cadore, ministre des relations extérieures, a dépêché de suite des courriers extraordinaires aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours étrangères, pour leur faire part de l'accouchement de l'Impératrice.

Les lettres aux princes et princesses, parents de l'Empereur et de l'Impératrice, ont été écrites de la main de l'Empereur, et portées par des officiers de sa maison.

S. Exc. M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur, a envoyé des courriers dans les départements pour les informer de la naissance du roi de Rome ; LL. EExc. MM. le duc de Feltre et le comte de Decrès, ministres de la guerre et de la marine, ont envoyé des ordres dans les villes de guerre et dans les ports pour que les mêmes salves d'artillerie soient tirées et que les flottes soient pavoisées.


 Le "Divin enfant" par Prud’hon

S.A.S. Mgr. le prince de Neufchâtel et de Wagram, major-général de l'armée, a envoyé dans tous les pays et places occupés par les armées françaises, l'ordre de tirer les mêmes salves qu'à Paris.

Toute la nuit qui a précédé l'heureuse délivrance de l'Impératrice, les églises de Paris étaient remplies d'une foule immense de peuple qui élevait ses voeux au ciel pour le bonheur de LL. MM. Dès que les salves se firent entendre, on vit de toutes parts les habitants de Paris se mettre à leurs fenêtres, descendre à leurs portes, remplir les rues et compter les coups de canon, avec une vive sollicitude, ils se communiquaient leurs émotions, et ont laissé enfin éclater une joie unanime, lorsqu'ils ont vu que toutes leurs espérances étaient remplies, et qu'ils avaient un gage de la perpétuité de leur bonheur.

Le soir, le roi de Rome a été ondoyé dans la chapelle du palais des Tuileries, par S. EM. Mgr. le cardinal grand-aumônier, et le Te Deum a été chanté  présence des personnes dont il a été fait mention ci-dessus.

On rendra compte de cette cérémonie dans le prochain numéro.

Ce soir, il y a illumination générale.

Afin de répondre à l'empressement de la foule qui se présente continuellement au palais, pour avoir des nouvelles de la santé de S.M. l'Impératrice, et de son auguste enfant, il y aura tous les jours, depuis huit heures du matin jusqu'à huit du soir, un chambellan de service dans le premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se présenteront, et leur donner connaissance du bulletin que les officiers de santé de la maison de S.M. remettront deux fois par jour.

La venue d’un héritier était attendue par Napoléon qui, avec l’Empire, avait institué un régime héréditaire. Aussitôt la grossesse de Marie-Louise confirmée, il s’attacha à préparer l’événement et se préoccupa de la constitution d’une Maison des Enfants de France. Tout comme pour son mariage avec Marie-Louise, Napoléon s’en remit aux traditions de l’Ancien Régime. Dès octobre, il chargea Ségur, grand maître des cérémonies, de recherches sur le cérémonial qui accompagnait les naissances royales. Pour la constitution de la Maison et plus précisément pour la nomination et les attributions de la gouvernante, on se référait ainsi à des actes du Régent, datés de 1722, nommant Anne Julie-Adélaïde de Melun, princesse de Soubise au poste de gouvernante des Enfants et petits-enfants de France. Si l’essentiel du texte était repris, l’empereur marqua tout de même son empreinte en ajoutant les mots « sous nos ordres ».”

L'impératrice et son fils

Le bébé est ondoyé par son grand-oncle, le cardinal Fesch, Grand Aumônier de l’Empire. Il sera baptisé à Notre-Dame en présence de 7200 invités, le 9 juin 1811. Après avoir embrassé trois fois son fils, Napoléon le prend et l'élève très haut dans le ciel, tandis que le chef des Hérauts crie par trois fois : «Vive le roi de Rome !»

Qui sont les aïeux du petit prince ?

Napoléon en 1811 par Jean-Urbain Guérin, portrait miniature à la gouache sur parchemin

Du côté de son père, il y a Charles Bonaparte, avocat à Ajaccio, décédé en 1784. Il y a Maria-Letizia Ramolino, sa grand-mère maternelle, à l’époque de la naissance de l’enfant, “Madame Mère”. Les Bonaparte sont certes de bonne naissance corse, avec une ascendance noble florentine, pas vraiment prouvée, mais bien utile. Mais rien à voir avec le côté  maternel. 

Charles Bonaparte

Marie-Letizia Ramolino, “Madame Mère”

Son grand-père est l’empereur d’Autriche, François I/II, dernier empereur romain germanique. Sa grand-mère est Marie-Thérèse de Bourbon de Naples, fille de la reine Marie-Caroline, soeur de Marie-Antoinette. Elle est décédée en 1807. L’empereur et l’impératrice d’Autriche sont cousins germains, petits-enfants de la Grande-Marie-Thérèse. 

François Ier d'Autriche par Niedermann

Par son mariage autrichien, qui fut un mirage politique, Napoléon donnait à sa descendance le double sang des Habsbourg et des Bourbons. 

Marie-Thérèse de Bourbon de Naples par Elisabeth Vigée-Lebrun

La naissance du roi de Rome marque l’apogée de l’Empire. Dès 1811, les nuages s’accumulent et les orages s’annoncent. La campagne de Russie va bientôt débuter et avec elle la fin de la gloire napoléonienne. 

Tout à sa joie, Napoléon Napoléon constitue donc pour son fils une Maison sur le modèle de celle des enfants de Louis XVI. La gouvernante de l'héritier du trône est nommée à vie avec le rang des grands officiers de la Couronne.

Il a écrit à son beau-père: 

“Monsieur mon Frère et Beau-Père, hier 19, à sept heures après midi, l’Impératrice me fit demander de descendre chez elle. Je la trouvai sur sa chaise longue, commençant à sentir les premières douleurs. Elle se coucha à huit heures, et depuis ce moment jusqu’à six heures du matin elle a eu des douleurs assez vives, mais qui n’avançaient en rien sa délivrance, parce que c’étaient des douleurs de reins. Les gens de l’art pensèrent que cette délivrance pourrait tarder vingt-quatre heures ; ce qui me fit renvoyer toute la cour et dire au Sénat, au corps municipal et au chapitre de Paris, qui étaient assemblés, qu’ils pouvaient se retirer. Ce matin, à huit heures, l’accoucheur entra chez moi, fort affairé, me fit connaître que l’enfant se présentait par le côté, que l’accouchement serait difficile, et qu’il y aurait le plus grand danger pour la vie de l’enfant. L’Impératrice, fort affaiblie par les douleurs qu’elle avait essuyées, montra jusqu’à la fin le courage dont elle avait donné tant de preuves, et à neuf heures, la Faculté ayant déclaré qu’il n’y avait pas un moment à perdre, l’accouchement eut lieu dans les plus grandes angoisses, mais avec le plus grand succès. L’enfant se porte parfaitement bien. L’Impératrice est aussi bien que le comporte son état ; elle a déjà un peu dormi et pris quelque nourriture. Ce soir, à huit heures, l’enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter une autre pour la prier d’être le parrain de son petit-fils.
Votre Majesté ne doute point que, dans la satisfaction que j’éprouve de cet événement, l’idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne l’accroisse considérablement.”

La gouvernante était nommée à vie et avait le pas sur toutes les dames de la Cour. Napoléon cherchait une femme dont le nom, la naissance, les vertus ennobliraient encore la charge. Par le brevet du 22 octobre, il fixa son choix sur la comtesse de Montesquiou, née Louise Le Tellier de Louvois, femme du grand chambellan,  avec des ancêtres Noailles et Gontaut, familles illustres de l’ancienne noblesse.

La comtesse de Montesquiou dut constituer la Maison des Enfants de France, qui fut arrêtée au cours des premiers mois de 1811. Elle comprenait deux sous-gouvernantes, la comtesse de Boubers-Bernatre et la baronne de Mesgrigny, suivies des premières femmes de chambre, puis des femmes de la garde-robe, les nourrices, sans oublier la maison masculine avec les écuyers, le secrétaire mais aussi le médecin ordinaire et bien d’autres encore. 

Madame de Montesquiou, “Maman Quiou” 

Madame de Montesquiou gérait en fait un véritable ministère, très hiérarchisé. La Maison des Enfants de France renouait avec les fastes de l’Ancien Régime. Cela semblait normal pour l’héritier du grand empire français, par son père, monarque absolu, et petit-fils de France et d’Autriche par sa mère.

Madame de Montesquiou par Alexandre Menjaud

La layette du bébé fit également l’objet de toutes les attentions, avec 100 000 francs alloués au trousseau et 20 000 francs pour l’entretien de la garde-robe. Elle comprenait  42 douzaines de langes, 20 douzaines de brassières, 

Une brassière du Roi de Rome

26 douzaines de chemises, 50 douzaine de couches, 12 douzaine de fichus de nuit et de mouchoirs sans oublier les robes en batiste, en satin, ornée d’abeilles. Certaines pièces subsistent encore.

Facture de la layette par la Maison Minette à Paris

L’enfant devait être bien logé et avoir ses meubles. Là encore Madame de Montesquiou fut en charge de l’ameublement et du décor dans lequel allait vivre l’enfant. Dès la fin de novembre, elle se préoccupa des berceaux. Il en fallait au moins deux. Un premier fut commandé à Jacob-Desmalter. Il était destiné à l’appartement du roi de Rome à Saint-Cloud. Il est aujourd’hui conservé au château de Fontainebleau. 

Berceau du roi de Rome, en barcelonette 

Le second est commandé à Thomire, Duterme et Cie pour l’appartement des Tuileries. En bois d’if, il présente une ornementation riche évoquant le Tibre et la Seine. Ce berceau est également conservé à Fontainebleau. 


Berceau du roi de Rome

De son côté, la mairie de Paris fit présent à l’empereur, le 5 mars 1811, d’un somptueux berceau dessiné par Prudhon et réalisé par Thomire et Odiot. En argent doré, nacre, velours, soie et tulle c’est une véritable pièce d’orfèvrerie, il coûta la somme de 152 289 francs. 

Berceau  du roi de Rome, projet par Percier et Fontaine


Cette pièce fut par la suite envoyée à Vienne, où il se trouve toujours, à la demande de Marie-Louise. 

Berceau conservé à Vienne

En-dehors des berceaux, Madame de Montesquiou commanda un ensemble de meubles et objets destinés à l’enfant comme des commodes, des lits pliants, des bibliothèques portatives. L’orfèvre Biennais fut chargé de réaliser une vaisselle en argent.

L’enfant était largement pourvu. Bien plus que ses cousins Habsbourg ou Bourbons !

Les lieux dans lesquels devait vivre l’héritier de l’Histoire étaient nombreux.

Aux Tuileries le roi de Rome habitait au rez-de-chaussée, de la façade Est de l'aile Sud du palais, une suite d'enfilade de dix pièces. Il eut son appartement à Compiègne, à l’Elysée, à Rambouillet et à Meudon, dans l’ancienne demeure du Grand Dauphin, fils de Louis XIV.

Napoélon avait aussi envisagé de lui faire construire un palais sur la colline de Chaillot, jamais réalisé. 



Projet du Palais de Chaillot

Soucieuse de former l’enfant, dès son plus jeune âge, à la lecture, la comtesse de Montesquiou, appelée par lui « maman Quiou » souhaita débuter au plus tôt l'apprentissage de la lecture ; elle fit appel à la méthode mise au point par Madame de Genlis pour l'éducation des enfants du duc de Chartres. 

Méthode d’apprentissage de la lecture par l’abbé Alexandre Bertaud

On lui constitua une bibliothèque. On l’abonna à plusieurs journaux comme Le Moniteur, Le Journal de l'Empire, La Gazette de France. De nombreux ouvrages sont commandés pour lui donner une solide éducation religieuse, morale, historique et militaire, comme les Anecdotes chrétiennes, les Anecdotes militaires, les Figures de la Bible, les Fastes de la Nation française et des puissances alliées, les vues des Ports de mer de France, le Dictionnaire historique des Grands Hommes. 

L’armée ne fut pas oubliée. Il apprit à distinguer les uniformes. Madame de Montesquiou lui offrit pour son premier anniversaire « un cavalier lancier polonais roulant et mouvant ».

Canon sur son affût et attelage acquis pour le Roi de Rome.

Il eut aussi droit dès décembre 1811, à « un piano à trois octaves, boîte en acajou et touches en ivoire ». 

Rien n’était assez beau pour l’espoir de la nouvelle dynastie et de son empire. 

Mais la réalité vécue par la France, les Français et leur empereur était bien loin de ce rêve d’un père atteint de démesure. Napoléon ne connut son fils que très peu. Entre les campagnes de Russie (11 novembre 1811- 8 mai 1812) d’Allemagne (19 décembre 1812-14 avril 1813) et de France ( 10 novembre 1813-24 janvier 1814) il n’eut l’occasion de jouer avec lui que quelques fois.

Le roi de Rome endormi sur les genoux de son père par Charles de Steuben

Tout s’accélera. Le temps d’Austerlitz, de Wagram et de tant de victoires n’était plus. A l’entrée des Alliés dans Paris, l’impératrice et le roi de Rome étaient à Rambouillet. L’empereur était à Fontainebleau.


Premier acte d'abdication de Napoléon 

Le 12 avril 1814, après que Napoléon eut essayé vainement de lui conserver sa couronne, le jeune prince n’était plus roi de Rome, l’empire français avait disparu et les Bourbons, ses cousins, étaient de nouveau sur le trône de France.

Par le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, Napoléon François Joseph Charles Bonaparte, Sa Majesté, le roi de Rome, était devenu Son Altesse sérénissime le prince de Parme, Plaisance et Guastalla.

L’Empereur d’Autriche François I est arrivé à Paris le vendredi 15 avril. Dès le lendemain, François II va voir sa fille accompagné de Metternich. Marie-Louise, accompagnée de Mme de Montesquiou et de son fils, descend l’escalier du palais pour accueillir son père. En l’apercevant, elle fond en larmes, avant même de l’avoir embrassé et lui jette vivement le petit Roi dans les bras. C’est là un muet reproche que doit comprendre l’Empereur François I en serrant sur son cœur son petit-fils qu’il voit pour la première fois et dans ces circonstances si douloureuse pour la mère. Son émotion est réelle . Il le regarde avec tendresse et promet de veiller sur lui. " Il est bien de mon sang qui coule dans ses veines” dit-il. Puis il écrit à son beau-fils : “Monsieur mon frère et cher beau-fils, la tendre sollicitude que je porte à l’Impératrice, ma fille, m’a engagé à lui donné un rendez-vous ici. J’y suis arrivé il y a peu d’heures et je ne suis que trop convaincu que sa santé a prodigieusement souffert depuis que je ne l’avais vue.Je me suis décidé à lui proposer de se rendre pour quelques mois dans le sein de sa famille. Elle a trop besoin de calme et de repos et Votre Majesté lui a donné trop de preuves de véritable attachement pour que je ne sois pas convaincu qu’elle partagera mes vœux à cet égard et qu’elle approuvera ma détermination. Rendue à la santé, ma fille ira prendre possession de son pays, ce qui la rapprochera naturellement du séjour de Votre Majesté. Il serait superflu, sans doute, que je donnasse à Votre Majesté que son fils fera partie de ma famille et que, pendant mon séjour dans mes Etats, il partagera les soins que lui voue sa mère.”

Il écrit en même temps à Metternich : “L’important est d’éloigner Napoléon de la France et plût à Dieu qu’on l’envoyât le plus loin possible. Aussi avez-vous eu raison de ne pas différer la signature du Traité jusqu’à mon arrivée à Paris car ce n’est que par ce moyen qu’on peut mettre fin à la guerre. Je n’approuve pas le choix de l’île d’Elbe comme résidence de Napoléon, on la prend à la Toscane, on dispose en faveur d’étrangers d’objets qui conviennent à ma famille. C’est un fait qu’on ne peut admettre pour l’avenir. Napoléon reste trop près de la France et de l’Europe. Du moment que Mme l’Archiduchesse est séparée de son mari, elle appartient à son père et seulement lui peut et a le droit de la prendre sous sa protection… “. “Madame l’archiduchesse” ! Il n’y a plus d’impératrice des Français

Départ de Marie-Louise des Tuileries

Caulaincourt raconte les derniers moments de Marie-Louise en France, à Rambouillet : “Elle me reçut avec une grande bonté, pleura beaucoup, parla longtemps de l’Empereur et avec attendrissement. Elle me parut disposée à tout faire pour emplir ses intentions et le rejoindre, le consoler dans sa mauvaise fortune, adoucir son sort par ses soins et son empressement se réunir à lui. Aller aux eaux d’Aix en Savoie et le suivre s’il était forcé de partir avant paraissait son désir…Je fus voir le Roi de Rome : ce moment fut aussi bien pénible pour moi. Mme la comtesse de Montesquiou, comme une bonne mère ne le quittait pas. Pauvre enfant ! Moins d’un an avant, il fixait sur lui les regards du monde, huit jours ne s’étaient pas écoulés qu’il était encore l’espoir de notre malheureuse France ! Quelle destinée ! Quel sera son sort ?. Je baisai religieusement la main du royal enfant et me retirai. Je rentrai chez l’Impératrice pour prendre les derniers ordres.”

Le 23 avril 1814, Marie-Louise, nouvelle duchesse de Parme, quittait la France avec son fils qui n’était plus roi de Rome, pour rejoindre momentanément Vienne et l’y laisser. Il devint alors membre à part entière de l’Archi-Maison d’Autriche. 

Dernier portrait en France