09/08/2018

Marie, reine des Deux-Siciles, cinquième partie




Naples en 1860 - Porte Capuane
L’été 1860 voit la ville de Naples dans une situation de tension permanente. François demande un miracle à San Gennaro, le patron de la ville, qui reste sourd. Tout le monde a peur du lendemain, pour des raisons différentes. Les uns espèrent que Garibaldi sera enfin battue par les troupes royales, les autres attendent son arrivée pour mettre fin au règne des Bourbons. Les puissance européennes regardent la situation avec la plus grande attention. L’empire d’Autriche ne voudrait pas voir changer plus l’ordre établi au Congrès de Vienne, déjà bien bousculé. Après avoir perdu la Lombardie, François-Joseph ne voudrait pas perdre la Vénétie, le Trentin et Trieste. Une victoire de Garibaldi pourrait donner de nouvelles ailes à Victor-Emmanuel. Napoléon III satisfait de la première partie du programme ne tient pas à une Italie totalement unifiée, dont la puissance pourrait contrarier la sienne. Victoria, ou du moins son Premier Ministre, Lord Palmerston, encourage Garibaldi dans son expédition car une Italie unifiée qui lui devrait son unité ne pourrait qu’être un bon allié sur le Continent, et accroîtrait son influence en Méditerranée. Victor-Emmanuel, ou plutôt Cavour, attend. Son ambassadeur à Paris écrit à son Premier Ministre : “Il vaut mieux attendre. Laissons arriver Garibaldi à Naples sans nous immiscer. Laissons cuire les macaroni…” Ce à quoi Cavour répond : “ Les macaroni ne sont pas encore cuits mais les orages sont déjà devant nous sur la table et nous sommes bien décidés à les manger.” 

Cavour (1810-1861)

Et pour ne pas être en retard au festin, le Piémont envoie une escadre dans la baie de Naples, où se trouvent déjà les flottes française, anglaise et espagnole. Le double jeu de Cavour est simple. Il fait contacter Liborio Romano, le ministre de l’intérieur, et le général Nunziante, avec lesquels il compte traiter directement car il ne veut pas devoir Naples à Garibaldi. Il écrivit à l’amiral de la flotte piémontaise : “Le but de la mission ( envoi de la flotte dans la baie de Naples ) est de se mettre à la disposition de la princesse de Syracuse (née princesse de Marie Victoire de Savoie-Carignan, dont le mari Léopold de Bourbon-Siciles, oncle de François II, avait piètre opinion de son neveu à qui il avait conseillé plus de libéralisme, et le rapprochement avec le Piémont)… 


Léopold de Bourbon-Siciles (1813-1860)

L’objectif réel est de coopérer en vue de la réussite d'un plan qui doit faire prévaloir à Naples le principe national sans l'intervention de Garibaldi. Les principaux acteurs devront en être être le ministre de l'Intérieur, M. Liborio Romano, et le général Nunziante…”( 30 juillet 1860)

Général Nunziante (1815-1881)
Nunziante, officier général dans l’armée royale des Deux-Siciles, avait choisi le parti de l’unité italienne. 

Le 12 août Cavour résume la situation : “La crise est proche. Naples en état de siège…Garibaldi cherche à avancer en Calabre, nous cherchons à fomenter la révolution. L’Autriche menace…L’Angleterre pousse Garibaldi…Napoléon III est irrité des résultats incertains de sa politique. Comment sortir de tant de difficultés ? Soit François tombe sous l’action de Garibaldi et alors, en avant à tous coûts ! Soit François bat Garibaldi et alors nous devrons accueillir au mieux les conseils de la diplomatie.”

La situation de l’armée napolitaine est incertaine, quoiqu’encore loyale du moins dans la troupe. En ville, le plus grand magasin d’estampes vendit, du 1er au 15 août, six mille portraits de Garibaldi, quatre mille de Victor-Emmanuel, deux cents de François et cent cinquante de Marie Sophie. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes quant au revirement des Napolitains. 

Une rue à Naples à l’époque
Dans cette situation explosive, la reine continue son bain et ses cavalcades quotidiens. Rien ne serait définitivement perdu si, toutefois, il y avait à la tête de l’état un homme capable de prendre ses responsabilités. Or François ne gagne dans ces journées que le surnom ironique de “Francesco Dio-ti-benedicta” - « François, que Dieu te bénisse ». Et pourtant son armée, du moins ses soldats, réclament leur roi, encore prêts à se battre pour lui. 

Le roi avait décidé de quitter sa capitale pour se réfugier à Gaète, un peu plus au nord. Il pensait alors qu’avec la forteresse de Capoue, il avait une base arrière solide. Un seul échec de Garibaldi pouvait encore lui permettre de garder son trône. Il pensait aussi éviter un bain de sang à Naples. Certains lui avenir conseillé de fuir à Vienne ou à Madrid, d’autres à Rome près du Saint-Père. Il choisit de rester dans on pays.

Le 4 septembre, il annonça son intention, sans demander à quiconque de le suivre, à l’exception de l’armée, composé de quarante mille hommes et quatre mille cavaliers, et de la marine. Les mouvements de troupe commencèrent aussitôt au lieu de se porter à la rencontre des Mille de Garibaldi et des les battre, comme cela aurait pu être fait facilement. 

François et Marie Sophie en 1860
Le 5 septembre, dans l’après-midi, en voiture découverte, François et Marie Sophie parcoururent la ville. Aucun cri contre eux ne fut entendu, au contraire une foule silencieusement respectueuse saluait leur passage.

La nuit du 5 au 6 fut leur dernière passée au palais royal qui était désert. Il n’y avait plus de courtisans, juste quelques serviteurs. 

Le 6 au matin les voitures chargées des objets et des documents que les souverains souhaitaient emporter avec eux quittèrent le palais. Mais ils abandonnaient la vaisselle d’or, la garde-robe de Marie-Sophie. Le roi ne retira pas ses avoirs personnels de la banque, soit cinquante millions de francs-or, qui furent ensuite saisis par Garibaldi et le gouvernement piémontais. L’argent avait été déposé à la Banque d’Angleterre par Ferdinand II mais François l’avait fait rentrer à Naples, en un geste patriotique. François préférait emporter des reliques et des peintures religieuses. 

A quatre heures de l’après-midi, les ministres se présentèrent au palais. François les salua et les remercia un à un. A Liborio Romano, il fit une discrète allusion à son double jeu, dont il avait eu connaissance, tout en lui recommandant de veiller à l’ordre public.

Liborio Romano télégraphia, immédiatement après cette cérémonie, à Garibaldi : “Naples attend avec la plus grande impatience votre arrivée pour saluer le rédempteur de l’Italie et remettre entre vos mains le pouvoir de l’état et son destin propre.”

A cinq heures de l’après-midi, le roi en tenue militaire et la reine en tenue de voyage, toujours aussi belle, quittèrent le palais. Elle ne semblait pas émue et dit “Nous reviendrons bientôt”. Ils partirent à pied vers le port. 

Le Port de Naples

A six heures précises, ils prirent pied à bord du “Messagero”, une petite unité contenant une vingtaine de passagers. Le roi avait donné l’ordre à la marine de le suivre, seul le navire “Partenope" obéit. Les autres restèrent dans la baie, leurs officiers ayant eu l’assurance qu’ils seraient intégrés dans la marine sarde.  Un autre navire suivit le petit cortège royal, il battait pavillon espagnol. L’ambassadeur d’Espagnol Bermudez de Castro, fidèle à sa parole, accompagnait ses amis qu’il avait promis de suivre. 

“Tous m’ont trahi” dit le roi, “ Les Napolitains n’ont pas voulu juger que j’avais raison. Pourtant j’ai conscience d’avoir toujours fait mon devoir. Mais il en restera plus aux Napolitains que leurs yeux pour pleurer.” Le roi avait raison, car dès ce jour-là, la ville perdit son statut de capitale et la richesse qui l’accompagnait pour ne devenir qu’une ville, grande certes, mais secondaire dans le nouveau royaume italien. De ville royale, elle devint un simple port. 

Le 7 au matin, le navire entrait dans le port de Gaète. 

De Naples à Gaète
Le même jour, Garibaldi entrait dans Naples. Pour les souverains, une bataille était perdue, mais pas la guerre.


Entrée de Garibaldi à Naples

Une rue de Naples le 7 septembre 1860
Gaète, à l’instar de Gênes, Venise, Pise, Amalfi ou Ancône, avait été une république maritime. En 1734, Charles III de Bourbon, roi de Naples, en fit la conquête. Elle était de ce fait un port important du royaume des Deux-Siciles, au XIXe siècle. En 1860, la ville comptait quinze mille habitants. En 1848, le pape Pie IX, après avoir fui Rome où Mazzini avait proclamé la république, s’y était réfugié à l’invitation de Ferdinand II. Elle fut pour près d’un an la capitale de la Chrétienté. C’était une ville relativement importante avec de nombreux édifices religieux et couvents. Au coeur de la  vieille ville s’élevait la forteresse. L’édifice datait dans sas base du Ve siècle, il avait été fortifié à nouveau, au XIIe siècle,  par l’empereur Frédéric II de Honhenstauffen, roi de Sicile, dans sa lutte contre la papauté. Charles Quint l’avis encore renforcé. D’une superficie d’environ 15 000 m2, elle abritait en ce mois de septembre 1860 François et Marie Sophie, entourés de leurs fidèles. 


Forteresse de Gaète
A ces fidèles, étaient venus s’adjoindre les élèves du Collège Militaire de Naples, décidés à défendre leur roi contre ceux qu’ils appelaient des “brigands”. Le roi s’était repris, décidé à défendre sa couronne, cette fois les armes à la main. Il semblait un autre homme. Il avait reçu des informations sur l’attitude des puissances européennes qui ne voyaient pas Garibaldi  et ses idées d’un bon oeil. Marie Sophie, encore plus déterminée, était à ses côtés, ayant abandonné ses somptueuses crinolines pour revêtir un costume qu’elle s’était fait faire, une amazone couverte par un grand manteau calabrais. L’image de le reine ainsi vêtue fera le tour du monde. 


La nouvelle Marie Sophie

La religion n’étant jamais loin de François, il avait reçu un magnifique drapeau, cadeau du Saint-Père bénit par lui-même, sur lequel figurait un portrait de sa mère. Il semblait en attendre des miracles.


François
Mais plus prosaïquement, le reste de son armée avait été réorganisé et les défenses de la ville avaient été renforcées. Mais François, une fois de plus, refusa de prendre la tête de l’armée, laissant le commandement au Maréchal Ritucci Lambertini di Santanastasia . Celui-ci, âgé de 66 ans, était un soldat honnête, mais sans grandes capacités militaires, même s’il avait fait une belle carrière. Il était fidèle aux Bourbons et déclara, quand plus tard il lui fut proposé de rejoindre l’armée de la nouvelle Italie : “Dans la vie on ne prête serment qu'une fois et j'ai prêté serment d'allégeance aux Bourbons de Naples!" 


Maréchal Ritucci
Une fois de plus, le roi commettait une grave erreur par manque de confiance en soi, alors qu’il était loin d’être lâche comme le prouvera son attitude à la bataille de Volturno, le 1er octobre 1860. Ce jour-là, Ritucci décida d’attaquer les troupes de Garibaldi qui s’approchaient de Gaète. Cette bataille est considérée comme la seule vraie bataille de Garibaldi contre les troupes royales. A celles-ci, 50 000 hommes bien armés et disposant de 42 pièces d’artillerie, il opposait 24 000 hommes et 24 canons. Garibaldi avait donc une armée inférieure en nombre. Certains chiffres toutefois donnent 28 000 hommes seulement pour François II. Il est possible que l’histoire racontée par les vainqueurs aient grossi le nombre des ennemis pour rendre la victoire plus importante encore. 


Bataille de San Martino al Fresco
François et ses deux frères, le comte de Trani, âgé de 20 ans et le comte de Caserte, âgé de 18 ans, étaient sur le champ de bataille en tête des troupes, au péril de leur vie. Le combat fut très dur et il y eut plus de 300 morts dans chaque camp, et 1328 blessés dans le camp de Garibaldi et 820 seulement dans l’armée royale. 

Si la victoire revint à Garibaldi, ce ne fut donc pas sans mal. Et il fut plusieurs fois sur le point de perdre. Au moment où la victoire aurait pu être en faveur de François II, quand ce dernier fit appel à la Garde pour l’assaut final, celle-ci fit défaut. Le roi et ses frères tentèrent  vainement de les encourager au combat. A 5 heures du soir Ritucci donna le signal de la retraite. François l’accepta au lieu de continuer à combattre. Rien n’était encore perdu. Rentré à Gaète, Marie Sophie lui exposa son erreur et il voulut alors ordonner la reprise du combat le lendemain. Ritucci ne suivit pas l’ordre du souverain. 

Le 3 octobre 1860, Victor-Emmanuel II (1820-1878) prit la tête de son armée et traversant les états pontificaux, sans même avoir déclaré la guerre, et entra sur le territoire napolitain. L’Espagne, la France, l’Autriche, la Prusse et la Russie étaient furieux contre lui. Seule l’Angleterre l’approuva et par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Lord Russell, envoya un télégrammes aux chancelleries étrangères : “ Le gouvernement de Sa Majesté Britannique est contraint de reconnaître que les Italiens sont les meilleurs juges de leurs intérêts propres. Après les évènements étonnants auxquels nous avons assisté, il est difficile de croire que le Pape et le Roi des Deux-Siciles possèdent encore le coeur de leurs peuples. Le gouvernement de SMB ne voit pas de bonne raison à la justification du blâme sévère de la France, l’Autriche, la Prusse et la Russie à l’encontre des actes du Roi de Sardaigne.”

Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne, puis d’Italie
Le roi de Sardaigne avait donc les mains libres pour continuer son avancée en direction  de  Naples où se trouvait Garibaldi. François II était incapable d’assumer la responsabilité d’un véritable combat contre les troupes piémontaises. Il fut vaincu une fois de plus le 19 octobre.

Le 21 octobre 1860, par referendum, la population du Royaume des Deux-Siciles votait en faveur de l’annexion à “l’Italie du roi Victor-Emmanuel et à de ses descendants légitimes”, par 1 034 258 “OUI” contre 10 327 “NON”. On a du mal à croire à la véracité de ces chiffres. Mais la nouvelle réalité était là. Le 26 octobre Garibaldi rencontrait Victor Emmanuel qu’il qualifia du titre de “Roi d’Italie”. 

François et Marie réfugiés alors dans la forteresse de Gaète tentèrent un ultime combat qui valut à la reine des Deux-Siciles de devenir “L’héroïne de Gaète” et forcer ainsi l’admiration de l’Europe toute entière.


Les nouvelles armes des Savoie, rois d'Italie

La Résistance de Gaète


Gaète à l’époque

Le règne très bref du dernier roi des Deux-Siciles n’aurait laissé qu’un souvenir amer s’il n’y avait eu la résistance héroïque des dernières troupes royales menée par la reine elle-même.


Gaète aujourd’hui

Marie Sophie trouva sur ce petit éperon rocheux son heure de gloire et sauva l’honneur de son mari.

Elle avait avec ses dix-neuf ans la tête remplie de rêves et d’actions romantiques. Ces quelques mois lui donnèrent enfin l’occasion de les vivre. Sa soeur l’impératrice d’Autriche traînait déjà sa neurasthénie un peu partout en Europe mais son mari était à la tête d’un empire encore formidable. 


Elisabeth d’Autriche en 1860

Marie Sophie n’était presque plus rien, et son mari François encore moins. Mais ils allaient lutter avec l’énergie du désespoir pour continuer à exister. Leur couple, si désassorti, trouva aussi une raison d’être dans la défense de leurs droits souverains. Elle s’était mariée pour être reine des Deux-Siciles et elle comptait bien le rester.



Marie Sophie en tenue de combat

Dans la citadelle de Gaète s’élevant à 167 mètres au-dessus du niveau de la mer, vivaient environ douze mille hommes de troupe, neuf cents officiers et trois mille civils, les habitants du lieu. Ils disposaient de cinq cents bouches à feu, dont seuls trois cents étaient réellement efficientes. Il y avait aussi plus de mille chevaux qui allaient rapidement se révéler un problème de plus.


L’artillerie bourbonienne 

Les assiégeants, sous le commandement du général Cialdini (1811-1892), étaient plus de quinze mille hommes avec à leur tête, huit cents officiers, avec seulement cent soixante canons, mais plus modernes et donc plus efficaces que ceux des assiégés. 


Général Cialdini

Les tentatives de la diplomatie française pour mettre fin à la crise, inspirées par l’impératrice Eugénie, furent vaines.  Cavour essaya d’acheter François II en lui faisant offrir autant d’argent qu’il le désirait pour capituler sans combattre. François et Marie Sophie étaient à court d’argent, leurs avoirs étant restés à Naples, saisis par Garibaldi, mais pas d’honneur. 

La reine douairière Marie-Thérèse, qui avec ses enfants était déjà à Gaète quand ils arrivèrent, quitta la première la citadelle, avant que le piège ne se referme. Elle fut accompagnée par tout le corps diplomatique encore présent auprès des souverains. Seuls restèrent, l’ambassadeur d’Espagne, Bermudez de Castro, toujours fidèle, et l’attaché militaire de Bavière, la patrie d’origine de la reine.

Marie Sophie fut présente partout. Sur tous les postes, même les plus avancés, elle allait visiter la troupe. François l’accompagnait certes, mais c’était d’elle que les soldats tenaient leur esprit de résistance. Elle avait revêtu une tenue qui restera célèbre. 

François et Marie Sophie visitant une défense

Début novembre 1860, les bombardement s’intensifièrent au point que la résidence royale était devenue peu sûre. Les souverains s’installèrent alors dans une simple casemate dans la batterie Saint Ferdinand, qui en comportait que trois pièces. Et c’est là que probablement ils vécurent leurs seuls moments de vrai couple. 


François visitant une défense

Napoléon III essaya encore de les aider en offrant à la reine de quitter la citadelle. Tout fut en vain. Ils préféraient se voir ensevelis sous les ruines de Gaète que se rendre et perdre ainsi les restes de leur dignité.

L’amiral français Le Barbier de Tinan était avec son escadre en face de la ville et empêchait son blocus maritime.


Amiral Le Barbier de Tinan à l'époque du siège

Mais de jour en jour les conditions d’hygiène se faisaient pire, provocant une épidémie de typhus qui causa plus de morts que les bombardements, morts que l’on ne savait où enterrer car le cimetière était hors des murs. 

La reine toujours sur les remparts n’hésitait pas à pointer les canons contre les troupes ennemis.

François, des son côté, espérait toujours de l’aide de la part des souverains d’Europe qu’il pensait être du côté de la légitimité. Il adressa un message plein de dignité aux populations de son royaume :

« Trahis, dépouillés de tout, nous réussirons ensemble à surmonter notre disgrâce car les occupations ne sont pas éternelles…Quand je vois mes sujets tant aimés être la proie des maux de l’anarchie et de la domination étrangère, mon coeur de napolitain bat d’indignation…Moi, je suis napolitain, né au milieu de vous, je n’ai respiré d’autre air, je n’ai vu d’autres pays, je ne connais qu’un seul sol, celui de ma patrie. Toutes mes affections sont dans ce royaume, vos coutumes sont mes coutumes, votre langue est ma langue…J’ai  empêché mes généraux de détruire Palerme. J’ai préféré abandonner Naples, ma maison, ma capitale bien aimée pour ne pas l’exposer aux horreurs d’un bombardement…De bonne foi, j’ai cru que le roi de Piémont qui se disait mon frère et ami, qui protestait contre les agissements de Garibaldi, qui négociait avec moi une alliance conforme aux intérêts vrais de l’Italie, ne violerait pas toutes les lois pour envahir mes états en pleine paix, sans raison et sans déclaration de guerre…Ce ne sont pas mes sujets qui ont combattu contre moi, ce ne sont pas des discordes internes qui m’arrachent mon royaume; je suis victime de la plus injuste des invasions étrangères… Naples et Palerme sont gouvernées par des préfets venus de Turin… »

Ces paroles furent vaines car le destin du Royaume des Deux-Siciles avait été scellé, non par le peuple lui-même, comme le faisait remarquer le roi, mais une puissance étrangère avide de dominer toute la péninsule.

Le jour de Noël 1860 fut un des plus terribles du siège. Plus de cent cinquante bombes tombèrent sur la ville causant des morts parmi les civils. 

Le 1er janvier 1861 François et Marie Sophie présidèrent la cérémonie du baise-main, recevant ainsi l’hommage des derniers courtisans restés avec eux. 

Cavour insista auprès de Napoléon III pour qu’il retire l’escadre qui fournissait à la citadelle une ouverture sur la mer. Ce dernier, sous la pression de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, toutefois toutes championnes de la monarchie légitime et absolue, finit par céder. L’Amiral de Tinan, la mort dans l’âme, retira ses navires. Il apporta à la reine une lettre de l’impératrice Eugénie lui disant que la frégate « La Mouette »  resterait à proximité, pour aider les souverains s’il se décidaient à quitter Gaète. 

Napoléon III écrivit à François, en déplorant le retrait de sa flotte, laissant ainsi la mer libre à ses ennemis : « Votre Majesté sait bien que les rois qui partent retrouvent difficilement leur trône sans un rayon de gloire militaire ne dore pas leur aventure et leur chute. » 

A peine les eaux libres, l’amiral Persano occupa le golfe aves ses frégates. Gaète était désormais isolée du monde. 

Amiral Persano (1806-1883)

Le 21 janvier fut célébrée la messe à la mémoire de Louis XVI. Le 22, comme dans un défi lancé à l’escadre piémontaise, sous le feu de ses canons, soldats et marins napolitains défilèrent musique en tête, en criant : « Vive le roi ! Vive la reine! » Les souverains étaient au milieu d’eux. Ils se mirent à danser et à boire à la victoire sur le port. Quand une bombe tirée par les Piémontais tomba dans l’eau éclaboussant Marie Sophie, elle s’écria : « Courage les enfants. C’est le baptême de la victoire. »

Le bombardement continua sans arrêt jusqu’à la fin janvier, au rythme de cinq cents bombes par jour.

Bombardement de Gaète par la flotte piémontaise de l’amiral Persano

Certains dans la citadelle trahirent les leurs et livrèrent au général Cialdini les plans de défense. Le 5 février, sachant où étaient les dépôts de munitions, ils les bombardèrent. L’explosion fut immense. Plus de deux cents soldats et une centaine de civils perdirent la vie. 


Explosion du dépôt de munitions

Les bombardements continuèrent plusieurs jours puis le général Cialdini offrit une trêve de quatre jours pour permettre de sortir les vivants des décombres. L’amiral Persano était opposé à cette trêve humanitaire disant «  si l’on veut prendre en compte le mot humanité, on ne fait pas la guerre. » Mais Cialdini, malgré tout, envoya des secours et permit l’évacuation des blessés. L’amiral comte Persano, devenu ministre de la marine italienne en 1862, puis commandant de la flotte italienne, fut jugé pour incapacité pour la défaite de la bataille navale de Lissa opposant la marine italienne à la marine autrichienne.

Le 9 février les bombardements reprirent. Tout s’effondrait autour des souverains. 

Le 10 au soir, l’impératrice Eugénie fit à nouveau parvenir une lettre à Marie Sophie la mettant devant la réalité et lui conseillant d’accepter le  destin et de renoncer à une résistance sans espoir.

Ruines d’une batterie


Vue générale des ruines de la forteresse

Le commandant de Gaète, le général Ritucci, convoque le conseil de défense, auquel participent 31 officiers supérieurs et le 11 février 1861, le roi François II, afin d'épargner ses troupes, donne mandat au gouverneur de la place-forte de négocier la reddition de la forteresse de Gaète. Une poignée d'officiers siciliens, composée du général Antonelli, du brigadier Pasca et du lieutenant-colonel Delli Franci, se rendent à Mola di Gaeta par la mer pour négocier la reddition pendant deux jours




Conseil de Guerre

François prononça alors pour la première fois le mot « capitulation ». Il lui apparaissait désormais comme monstrueux de continuer à sacrifier tant de vies. Ses généraux partagèrent son point de vue. 

Durant les premières tractations entre les deux camps, les bombardement continuèrent. Le 13 février un autre dépôt de munitions vola en éclats. 

Explosion d’un autre dépôt de munition sous les yeux du général Cialdini

Le général Cialdini et les émissaires de François y assistèrent depuis le quartier général piémontais. Tous étaient émus aux larmes.
Avant la reddition vue du côté piémontais

Deux heures après la capitulation était signée.

Les conditions en furent honorables. La garnison recevrait les honneurs militaires, les officiers seraient autorisés à garder leurs armes personnelles ainsi que leurs chevaux, les soldats recevraient deux mois de solde, leurs veuves et leurs orphelins recevraient une pension. François refusa toute compensation financière. Sa seule demande fut que la capitulation ne soit effective qu’après son départ de Gaète. Il était difficile d’être plus digne.

A 7 heures du matin le 14 février 1861, François II et Marie Sophie de Bourbon des Deux-Siciles quittèrent la casemate devenue leur demeure, suivis par les frères du roi, les comtes de Trani et de Caserte, puis les ministres, les généraux, les diplomates et les domestiques. Le roi était en tenue militaire simple, sans décoration, la reine était en tenue de voyage. Ils étaient pâles et pour la première fois des larmes brillaient dans leurs yeux. 



Départ de Gaète

Il leur fallut longtemps pour rejoindre le port où les attendait la frégate « La Mouette ». La foule rompit le cordon militaire qui la séparait des souverains, pour baiser leurs mains. Tous pleuraient. François était livide et Marie Sophie pleurait et souriait à la fois.

L’émotion fut à son comble quand retentit pour la dernière fois l’hymne des Bourbons de Naples. 

A leur arrivée à bord, le drapeau des Bourbons fut hissé au grand mât à côté du drapeau français. 

François et Marie Sophie sur le quai

Quand le bateau dépassa la pointe de Gaète pour la haute mer, il fut salué par vingt et un coups de canon, pendant le drapeau des Savoie était hissé sur la citadelle de Gaète. 
François et Marie-Sophie avaient sauvé l’honneur de leur dynastie en se battant jusqu’au bout pour leur droit et celui de leur peuple. Désormais, l’antique royaume de Naples et de Sicile ne serait plus qu’une province italienne.


La nouvelle Italie ( en rouge) après  la capitulation de Gaète







08/07/2018

Marie, reine des Deux-Siciles, Quatrième partie




Marie Sophie

1848 - A l’Europe de la Saint-Alliance issue du Congrès de Vienne en 1814, l’Europe des Princes, et imposée par le chancelier Metternich, succéda l’Europe des Nations. Ce fut l’année du Printemps de Peuples. En l’espace de quelques mois, des révolutions éclatant un peu partout changèrent la donne.

Tout d’abord à Paris, Louis-Philippe, qui avait succédé à Charles X en 1830, fut renversé. Puis ce furent en Italie, Palerme, Naples, Milan, Florence qui virent la remise en cause de leurs souverains, tous liés au système autrichien et aux Habsbourg par mille liens familiaux. 


Metternich
A Vienne, Metternich dut s’enfuir sous les quolibets de la foule, lâché par la famille impériale qui, à son tour dut quitter sa capitale. En Hongrie, la République est proclamée par Kossuth, après la déchéance de la dynastie. La Pologne se révolta également contre l’autorité du Tsar. 

Ces mouvements, profonds dans leur idéaux, ne durèrent pas et la répression fut sévère dans tous les états qui finirent par rétablir les dynasties sur leurs trônes. François-Joseph succéda à Ferdinand en Autriche, la répression s’abattit sur la Hongrie. Dans les Deux-Siciles Ferdinand II retrouva un trône perdu fort peu de temps. La répression s’abattit sur Palerme et sur Messine. En France, la royauté fut abolie au profit de la République, dont le nouveau président, Louis-Napoléon Bonaparte, devint rapidement empereur.



L’Italie en mars 1860

Le calme revenu dans les états de Naples et de Sicile n’empêche pas le développement des idées nouvelles ailleurs dans la péninsule. L’idée nationale se développe autour de l’antique dynastie des Savoie, qui règne sur les royaumes de Piémont et de Sardaigne. 

Si l’histoire de Marie Sophie, et son destin, sont intimement liés à ce mouvement, il serait trop long d’exposer ici l’histoire de l’Unité italienne, faite grâce à Napoléon III au profit du Royaume de Piémont-Sardaigne et aux dépens de l’Autriche, des Etats Pontificaux et des Bourbons des Deux-Siciles. 

En 1860, toutefois, la situation à Naples n’est pas encore défavorable aux Bourbons. François II a rejeté les offres de Cavour et Marie Sophie peut être la reine incontestée des Deux-Siciles, rôle auquel elle s’est merveilleusement adaptée. Contrairement à sa soeur Elisabeth, la vie de cour et ses contraintes ne lui pèsent pas. Elisabeth ne voulait pas devenir impératrice, Marie Sophie a voulu être reine des Deux-Siciles. 

C’était sans compter avec l’esprit du siècle qui refusait désormais l’idée de monarchie absolue. L’empire français lui-même d’autoritaire devenait libéral. Et dans l’ombre italienne guettait un personnage fort connu en Europe et en Amérique depuis 1830, Giuseppe Garibaldi (1807-1882). Pour lui aussi, il est impossible de s’étendre sur sa vie dans cet article. 

Garibaldi à Palerme en 1860

En 1860, le républicain convaincu, qu’il était, avait accepté l’idée que l’unité italienne, son idée majeure, ne pouvait passer que par l’acceptation de la monarchie des Savoie, étendue à toute la péninsule, idée à laquelle Cavour n’était pas encore totalement favorable. Cavour et Garibaldi se sont bien trouvés sur le plan de l’opportunisme politique. Les divergences qu’ils pouvaient avoir quant à la forme de l’état, monarchie ou république, s’effaçaient devant leur idée commune d’une Italie unifiée. Et Cavour, une fois convaincu, sut parfaitement utiliser les capacités de Garibaldi à réaliser ce rêve, quitte ensuite à le renvoyer dans ses foyers. Et ce qui arriva.

Garibaldi avait dès le début des hostilités entre le Piémont et la France d’un côté et l’Autriche de l’autre, organisé un corps de volontaires, qui, le 28 mai 1859, battirent les Autrichiens à Varese. Les troupes franco-piémontaises, de leur côté, battirent les Autrichiens à Magenta le 4 juin 1859 et à Solférino le 24 juin, après être entrés dans Milan, capitale du royaume lombardo-vénitien, le 7 juin. 

Ces victoires successives mirent en fuite le grand-duc de Toscane, le duc de Parme et le duc de Modène. A la suite de plébiscites, leurs états, y compris la Romagne, état pontifical, et une partie de la Lombardie se réunirent au royaume de Sardaigne.

Elles donnaient un sens aux paroles de Metternich, « L'Italie est comme un artichaut qu'il faut manger feuille à feuille» mais pas comme il l’avait espéré. 

Garibaldi prit alors la décision qu’il fallait unir à l’Italie naissante le royaume des Deux-Siciles qui constituait la partie géographique et politique la plus importante de la péninsule.

Il rassembla mille volontaires qui partageaient ses vues, les fameux “Mille” avec leur chemises rouges. Venus de Gênes, ils débarquèrent à Marsala, le 11 mai 1860, pour porter secours aux insurgés de Messine et de Palerme. Parmi les Mille, on comptait 46 napolitains et une cinquante de Siciliens, mais aussi quelques étrangers parmi lesquels des Anglais. 

Embarquement des Mille à Gênes

L’essentiel de la troupe était originaire de Gênes, Bergame, Brescia et Pavie. C’était une arme improbable composée de 150 avocats, 100 étudiants en médecine, des commerçants, de ingénieurs, des propriétaires terriens. Leur armement dans son ensemble était ancien, voire obsolètes. Seuls 200 carabiniers étaient correctement équipés. 

Les Chemises Rouges de Garibaldi

Mais aussi hétéroclite et peu formée qu’elle ait été, en peu de temps, quatre mois, la troupe de Garibaldi s’empara de la Sicile, puis du Basilicate, de la Campanie et enfin de Naples où elles entrèrent le 7 septembre 1860. C’en était fini du royaume des Deux-Siciles, François II et sa famille avaient quitté la capitale la veille. Les 21 et 22 octobre 1860, par plébiscite le royaume fut annexé par la nouvelle Italie. 

Le film de Visconti, “Le Guépard” évoque magnifiquement cette période, de la prise de Palerme, au plébiscite. 

A  Naples, dans les mois qui précédèrent la catastrophe, jamais la vie sociale ne fut aussi brillante. A l’initiative de Marie Sophie qui aimait être la reine, la mondanité prit un tour extraordinaire, contrastant avec le règne précédent. Le théâtre San Carlo brilla de tous se feux, comme les salons de la résidence royale. Le 1er janvier une cérémonie énorme, dite “du baise-main” réunit toute l’aristocratie venue présenter ses hommages aux souverains qui les reçurent dans la salle du trône. Puis le 16 janvier, ce fut l’anniversaire de François II et deux jours après le lancement de la frégate “Borbone”, bateau à vapeur de 68 mètres, armé de soixante canons, en présence des souverains. Elle fut ensuite rebaptisée “Garibaldi”.

La frégate « Borbone »

La semaine sainte donna aussi l’occasion de fêtes somptueuses de piété. Marie Sophie présidait à toutes ces cérémonies resplendissante de beauté. Elle n’avait rien à envier à Elisabeth dans ce domaine. Elle était toujours vierge, au grand étonnement de la cour, de la ville voire de l’Europe. Mais toujours entourée de beaux cavaliers, la rumeur lui prêta des amants. Par eux, le marquis Salvador Bermudez de Castro, le bel et entreprenant ambassadeur d’Espagne,  qui avait publié des poèmes remarqués en 1841, ami de François II qui le créa duc de Ripalta. Mais personne n’a jamais pu prouver qu’à cette époque Marie Sophie trompait son mari. Le marquis de Castro, un ami pour elle, fut quelques années après l’amant de sa soeur Mathilde, devenue sa belle-soeur, comme comtesse de Trani.

Marie Sophie

François II que d’aucuns, à commencer par sa famille, jugeaient imbéciles ne l’était pas. Mais il était timide, voire peureux, et fuyant. Et il était surtout entouré de courtisans et de généraux incapables et corrompus. Marie Sophie lui dit un jour “ Tu devrais pas donner à certains l’Ordre de San Janvier, mais l’Ordre de Sauve qui peut”. 

François II

Toutes ces festivités ne pouvaient cacher la réalité de ce qui se préparait en Italie et l’imminence de l’attaque qui allait emporter le royaume. Garibaldi était tout sauf discret et son débarquement en Sicile ne fut une surprise pour personne. Le roi savait qu’il arrivait et où il devait arriver. Il savait aussi que Garibaldi agissait avec l’accord tacite de Cavour, même si ce dernier ne souhaitait pas en fait la disparition des Deux-Siciles. Mais il valait mieux pour lui, un Garibaldi, resté malgré tout républicain, dirigeant son énergie contre Naples et Palerme que contre Turin. 


Soldats de l’armée royale des Deux-Siciles

Face aux Mille que pouvait opposer François ?  93 00 hommes, soit le contingent le plus puissant de tous les états italiens, une flotte, la plus puissante de la Méditerranée, avec 11 frégates, 2 corvettes, 11 aviso et autres vaisseaux tous parfaitement armés. Le roi comptait sur cette armée formidable, dont le chef de la marine était son oncle, Louis de Bourbon-Siciles, comte d’Aquila (1824-1897), vice amiral. Ce dernier conseillait la fermeté à son neveu face à Garibaldi mais le roi le prit mal, pensant qu’il voulait prendre le pouvoir et se faire nommer régent. Il lui ordonna de quitter le royaume le 17 août 1860. Le comte d’Aquila, et son épouse, née princesse impériale du Brésil, finirent leur vie en exil à Paris.

Louis de Bourbon, comte d’Aquila

Il n’y avait hélas personne autour de lui pour conseiller le roi et dont il eut bien voulu écouter les conseil, le prince Filangieri, ayant compris le caractère hésitant voire faux de François II, avait donné sa démission, persuadé que rien ne pouvait plus être fait pour sauver les Deux-Siciles. 

La surprise vint que cette armée puissante fut défaite par une bande d’intellectuels à peine armés, dirigés certes par un homme de talent, voire de génie, mais si inférieure en nombre et en armement. 


Parcours de Mille


Le Piémont qui transporta Les Mille


Le roi et ses conseillers savaient donc que Garibaldi et ses Mille approchaient les côtes siciliennes. Il fallait organiser la défense de l’île mais la panique gagnait la capitale, le gouvernement et la famille royale. La nomination du général Landi, âgé de 72 ans, en fut le premier signe. Quand Marie Sophie l’interrogea sur ce choix, François lui répondit qu’il était le plus avancé en grade et donc que c’était à lui qu’incombait le devoir de commander l’armée. Marie Sophie lu conseilla de monter à cheval et de se montrer à la tête de ses troupes. Elle était plus que disposée à l’accompagner. Mais François rechignait à quitter la capitale.


Les bateaux des Mille devant Marsala


Bataille de Calatafamini

Les troupes de Landi, trois mille hommes, rencontrèrent celles de Garibaldi, mille cinq cents hommes, à Calatafimi le 15 mai 1860. Les troupes royales suivaient les rebelles depuis leur débarquement à Marsala, le 11 mai, sans jamais attaquer. Et quand Garibaldi prit l’initiative, Landi se mit sur la défensive et se retira devant l’ennemi. Il ouvrit la voie de Palerme sans pratiquement combattre. Il fut par la suite accusé d’avoir trahi au profit du Piémont. Il semble plus simplement qu’un certain nombre d’erreurs stratégiques aient été la cause de cette défaite. 

La nouvelle de cette défaite, suivie de la prise de Palerme, prit de court le roi et son gouvernement. Le prince Filangieri, à nouveau sollicité sur le conseil de Marie Sophie, accepta de prendre à nouveau les affaires en main, à la condition que d’une part le roi proclame enfin une constitution et que d’autre part, il aille rejoindre les troupes à Messine avec un renfort de quarante mille hommes, lui Filangeri assumant le pouvoir à Naples.


Prise de Palerme



Palerme après la bataille

Le comte de Chambord, consulté par François, lui conseilla aussi de monter à cheval et de rejoindre son armée. Mais François ne le voulut pas et les généraux qu’il consulta pour remplacer Landi se récusèrent, à l’exception du général Lanza, âgé de 73 ans. 

François, suivant l’avis du pape Pie IX, accepta toutefois l’idée de proclamer une constitution. Furieuse, la reine douairière, Marie-Thérèse, l’insulta lors d’un conseil d’état. Elle lui reprocha son manque de courage et de bon sens, son incapacité à gouverner, son manquement à la parole donnée à son père de ne jamais accepter de constitution. Elle le tutoya en l’appelant par son prénom. Marie Sophie prit la parole en lui disant : “Vos propos vous déshonorent. Vous n’avez aucun droit de vous adresser à Sa Majesté sur ce ton. Il est votre roi. Respectez le et cessez de l’appeler par son prénom comme s’il était votre sujet.”

Marie-Thérèse se leva et, avant de quitter la salle avec ses enfants, dit : “Je ne vous appellerai jamais Majesté, Altesse.”

François II, le 25 juin 1860, proclama enfin la constitution. Mais comme c’était la quatrième que les Bourbons des Deux-Siciles proclamaient depuis 1812, cela n’eut pas l’effet attendu car au lieu de l’explosion de joie qu’attendaient le roi et la reine, il n’y eut que de l’indifférence. Et pire, Naples commençait à sombrer dans l’anarchie  dans l’opposition, voire bagarres,  entre libéraux et réactionnaires. 

François II nomma le 14 juillet comme ministre de l’intérieur et chef de la police, Liborio Romano (1793-1867), un aristocrate acquis aux idées libérales. Le choix ne fut pas des plus heureux car le nouveau ministre fit appel à la Camora, la mafia napolitaine, pour maintenir l’ordre dans la ville, et voyant la remontée de la péninsule par les Mille, prit  des contacts secret avec Cavour et Garibaldi lui-même. Il conseilla enfin à François II de quitter la ville et de se réfugier à Gaète.

Outre la nomination de généraux âgés et incompétent, le roi ajouta à ses erreurs celle d’un ministre qui le trahit immédiatement.

Liborio Romano

La famille royale était toujours divisée en deux parties, d’un côté le roi et Marie Sophie qui tentaient de résister et de l’autre Marie-Thérèse qui se préparait à quitter Naples pour Gaète. Elle y établit une deuxième cour composée de ministres et de prêtres réactionnaires. 

La population napolitaine devant cette confusion commençait à rêver à un nouvel ordre sous la couronne des Savoie, qui les sauverait de l’anarchie.

Marie Sophie continua tout au long du mois d’août 1860 à mener la même vie, jugée extravagante. Elle continua à monter à cheval entourée de beaux cavaliers, à se baigner dans le port de Naples, comme par bravade face aux évènements qui se préparaient. François, de son côté, avait enfin compris qu’il lui fallait se rapprocher des Savoie qui ne voyaient pas l’aventure de Garibaldi d’un bon oeil, et ce d’autant moins qu’ils savaient que Mazzini (1805-1872), le chantre, très actif, de la révolution et de la république, était derrière le mouvement. 

Mais une fois de plus François II se trompait car les agents à Naples du roi de Sardaigne renseignaient Cavour et ce dernier finit par être convaincu que le royaumes des Deux-Siciles était condamné à disparaître et que rien ne le sauverait. L’idée monarchique ne pouvait être sauvée en Italie que par l’Unité.

Cavour écrira : “Quand le peuple a peur par les fantômes sortis de la réclusion à perpétuité lorsque l'armée est érodée par l'espionnage, par la méfiance à l'égard de ses chefs et par la dévalorisation des faveurs accordées aux troupes mercenaires, quand deux ou trois générations de soldats  ne se sont jamais mesurées à d'autres ennemis que leur propre peuple, l’édifice s’écroule, non par faute de puissance matérielle, mais par une  absence totale de tout sentiment généreux, de toute force morale.”

Et c’était bien la situation du royaume qui avait tant fait rêver Marie Sophie.


Affiche du Guépard, film de Lucchino Visconti